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Lorenzo Castore, le marathonien de la mémoire

Le Florentin publie «Ewa et Piotr», suite d'images qu’il exposera à Images Vevey. Interview.

Sa famille le rêvait avocat. Diplômé, Lorenzo Castore s’est inventé artiste photographe. À 25 ans, le Florentin avait déjà compris après de longs reportages à New York, en Inde ou au Kosovo qu’il ne serait jamais un reporter de l’instant mais un historien de l’émotion. Deux décennies plus tard, «Ewa et Piotr», une suite entamée en 2006, publiée ces jours et bientôt matière à une exposition au Festival Images Vevey (du 8 au 30 septembre), enregistre cette quête de «mémoire verticale». Sous le grain somptueux du noir et blanc vibrent les fantômes du passé dans un squat pouilleux de Cracovie.

Comme s’il avait foncé dans le mur d’une humanité menacée de s’écrouler dans les gravas de la modernité, des lambeaux de vérité incongrue surgissent. Dans les âmes lézardées d’un duo de Polonais se distingue une universalité chancelante mais tangible. Soudain, les Paul et Clémence de Marcel Imsand et autres paysans endimanchés d’August Sander cousinent à travers les siècles et les frontières.

Ewa, décédée en 2014, semble déjà appartenir à l’au-delà. «Elle ne se laissa jamais apprivoiser. Comme un oiseau sauvage bouclé en cage, cette costumière de théâtre réputée résistait aux avances.» Plus commode, Piotr aimait partager ses passions. «Hypercultivé, il m’a même initié à «Ulysse» de Joyce, que j’avais si souvent abandonné», raconte Lorenzo Castore.

Une beauté morbide émane de l’œuvre. «Ewa et Piotr ont survécu à des destins horribles, comme d’autres. Moi qui n’étais de loin pas le plus malheureux des enfants, qui suis peureux de nature, je décèle pourtant chez eux le mystère de la vie qui persiste à produire de la joie sous les coups durs. Piotr, notamment, dit toujours savourer le monde. J’en tire une philosophie: pour pleurer très fort, vous devez rire beaucoup. Et vice versa.»

Un soir embrumé de vodka, ce frère «à peine moins malchanceux», interpelle le visiteur. «Si vis pacem, para bellum ( ndlr: «Si tu veux la paix, prépare-toi à la guerre» )! Le peux-tu?» La locution latine claque encore à la tête de Lorenzo Castore. «Il suggérait que lui ne pouvait plus aller guerroyer mais que mon travail pourrait se substituer à son action.»

Pourtant, sous son objectif, le couple, dépouillé de ses biens par le régime communiste, privé d’électricité et d’eau par l’administration actuelle, exprime plus qu’une rébellion sociopolitique. Déjà parce que la révélation de leur antre s’accompagne des vieux albums de famille légués par Ewa et Piotr à une improbable postérité. L’artiste les juxtapose à ses propres clichés, ouvrant un abyme temporel où s’engouffrent chimères et désillusions. «Je ne cultive pas la nostalgie. Ma vie est devant mes yeux, mais je veux savoir d’où je viens. En confrontant ces très vieilles images aux miennes, je provoque une interaction, j’échappe à la tiédeur. Comme un processus chimique instable, la vision explose dans le crâne.»

Et la déflagration opère, libère un territoire inédit qui ne doit rien à une captation misérabiliste, voire nostalgique. «Déjà parce que dans leurs photos, à l’extrême des miennes, leur enfance, avant ces rites de passage à l’âge adulte, touche un point culminant de pureté, d’innocence maximale.» Contrepoint à cette effusion quasi virginale, les masques de rides des vieillards accusent un vide spectral avec une sécheresse cruelle. Le vis-à-vis met sous tension les visages, ils parlent alors de la corruption du temps qui passe.

À la manière de Joseph Roth dans «La marche de Radetzky», Truman Capote dans «De sang-froid», ou même Emmanuel Carrère dans «Le royaume», j’ambitionne de secouer les gens. D’avertir: «Ne perdez jamais la trace de qui vous êtes, et même si les aléas se chargent de bousculer votre cadre familial originel, si riche et parfait, d’en détruire l’essence, ne restez pas passif. Une autre histoire émergera, celle du passé qui affecte le présent.»

S’il s’écoutait, Lorenzo Castore ne mettrait jamais de terme à ses «séries». «Mon petit manège aurait pu continuer des mois, je ne bosse pas suivant un planning, je m’adapte aux urgences. Dans ce cas, Ewa et Piotr ont été chassés de leur appartement. Il n’y avait plus de raison de continuer. J’aime ces déclics venus d’ailleurs. Moi, je veux attendre le signe.»

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