À Lyon, l’univers exotique de Pratt se mesure à la réalité

Bande dessinéeLe Musée des Confluences confronte ses trésors ethnos aux planches dessinées. Ça fait tilt.

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«Nous avons joué à fond la carte de l’agrandissement afin de retrouver une forme d’intimité avec l’œuvre comme lorsqu’on lit une bande dessinée chez soi.» Yoann Cormier, chef de projet au Musée des Confluences, à Lyon, n’y va pas par quatre chemins.

Il est vrai que déambuler à travers ces vignettes XL provoque un choc. D’autant plus que les objets croqués par le maestro se retrouvent – en vrai – dans des vitrines. Le dialogue s’installe. Nos esprits sortent du cadre. L’obscurité pousse à la contemplation. La subtilité des éclairages magnifie les ombres qui, sur le sol, répondent au noir et blanc des cases. Nous sommes dans un labyrinthe et, de Corto à Raspoutine en passant par une ribambelle de personnages créés par Pratt pour d’autres séries, tous nous font un clin d’œil pour tenter de nous attirer dans leurs univers respectifs. En Océanie avec Taro au visage tatoué; en raquettes sur les terres glacées de Jesuit Joe; et pourquoi ne pas nous perdre dans l’univers chamanique des Indiens, roucouler d’aise devant un Quetzal si coloré qu’on en oublierait les éclats de feu d’un masque de Papouasie - Nouvelle-Guinée ou d’un bouclier zoulou.

Car si Pratt a saisi maints objets exotiques comme autant de têtes réduites de Jivaros, le Musée des Confluences regorge de trésors des quatre coins de la terre. Il est, en effet, le fruit d’un Muséum d’histoire naturelle, d’une partie des collections Guimet sur l’Asie et de cabinets de curiosité du XVIIIe siècle. Sans oublier un musée des colonies et les collections inoubliables des missionnaires français dont Lyon était la capitale.

«Nous n’avons pas confié la direction artistique à un scénographe, mais à une graphiste»

Au départ, il y a bien des années, l’idée a traversé la tête de Patrizia Zanotti qui dirige la société Cong en charge de la valorisation de l’œuvre de Pratt: confronter ses aventures avec des objets de collection? Avec Michel Pierre, agrégé d’histoire spécialisé sur les colonies et ami intime du bédéaste, ils ont essayé de confier le projet au Musée du quai Branly à Paris qui a fait la sourde oreille. Lyon a su relever le gant. Et le Musée des Confluences, enorgueilli par l’écho du public à ses prérogatives de transdisciplinarité, a su accoler vitrines aux objets du lointain et vignettes scrupuleusement sélectionnées.

Christian Sermet, responsable du Service des expos au Musée des Confluences, précise: «Nous n’avons pas confié la direction artistique à un scénographe, mais à une graphiste. Parce que le trait est essentiel dans l’approche. Les agrandissements sont bordés de cadres noirs qui sont les bords des vignettes. Voyez les vitrines: elles arborent aussi un cadre métallique noir!» Et le spectateur ébahi par l’ambiance de se croire en balade à l’intérieur d’un livre entre 2 et 3 D.

Cent trente originaux

Une introduction sur les premières cimaises de l’exposition permet à tout un chacun de situer le bédéaste mort à Grandvaux il y a presque 23 ans. Suivent ses influences graphiques: quelques planches de Milton Caniff donnent à voir à quel géant il souhaitait se confronter. Et il est possible de visualiser des bouts de films hollywoodiens. Pratt en était friand. On sait que Burt Lancaster en casquette de capitaine dans «Le roi des îles» (1954) de Byron Haskin joua un rôle déterminant dans la création de Corto. On en voit un extrait.

Et déjà la toute première vignette de «La ballade de la mer salée» avec son étrange embarcation nous explose au visage. Le Musée en propose une maquette héritée des Œuvres pontificales missionnaires de Lyon. S’ouvre alors le labyrinthe des confins qui nous emmène aux grands moments dessinés et aux objets choisis par les commissaires invités Patrizia Zanotti et Michel Pierre plus l’équipe du Musée. Trois quarts des 94 objets proviennent de Lyon. Cent trente originaux de Pratt courent sur les murs. Vertigineux et ludique avec en prime une lanterne magique à faire tourner la tête. Nous rêvons. (24 heures)

Créé: 14.04.2018, 11h01

Le choix de Michel Pierre, commissaaire invité

«Cet agrandissement (photo ci-contre) n’a rien à voir avec Corto Maltese, mais avec la première œuvre que va faire Hugo Pratt en référence à une Océanie qu’il ne connaît pas, puisqu’on est en 1962. Il dessine «Capitaine Cormorant» en ignorant tout des savoirs ethnographiques qu’on appelle chez les Maoris la chasse aux têtes. On partait sur de très grandes pirogues, avec parfois des dizaines de guerriers, pour débarquer sur une île voisine plus ou moins ennemie, afin d’en ramener des têtes, fierté et orgueil de la tribu.

» Ces têtes étaient parfois celles de vrais guerriers qui avaient résisté. Mais des fois ils avaient fui et on ne ramassait que les vieillards ou les enfants. Ou on se contentait d’animaux. Pour la dramatisation de la scène, Hugo, en s’inspirant, je pense, de dessins de reconstitutions qu’il avait photographiés dans sa mémoire visuelle, donne ce gros plan très cinématographique montrant des guerriers sur le point de débarquer pour se mettre à la chasse aux têtes. Et le hasard – mais Camus disait que le hasard ne se dérange que provoqué – a voulu que je connaisse un collectionneur d’objets océaniens. Une fois, nous parlions dans sa bibliothèque et il y avait derrière moi ce crâne maori paré qui m’a fait immédiatement penser au décor que Hugo avait imaginé.

» C’est un peu le symbole de ce qu’on souhaitait faire ici: que l’imaginaire de l’auteur rencontre la force évocatrice d’un objet, saisir le dialogue qui peut s’installer entre les deux. Comme visiteur, je peux dissocier les objets ou l’œuvre graphique qui possèdent toutes deux une force incroyable. Mais les mettre en dialogue débouche sur le bonheur.

Il y a la force de l’objet et tout l’art de Pratt, tout son imaginaire. Il n’existe pas d’autre musée en France, à part Branly, qui jouisse de collections ethnographiques aussi importantes que le Musée des Confluences.»

«Hugo Pratt, lignes d’horizon»

Lyon, Musée des Confluences, jusqu’au 24 mars 2019
www.museedesconfluences.fr

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