Olivier Mosset: «Peindre est une autre manière de dire les choses»

Art contemporainLe Mamco offre une rétrospective au sorcier suisse de l’abstraction. Entretien.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Il nous annoncerait qu’un cheval l’attend à la porte qu’on le croirait sans sourciller: longue crinière, barbe blanche, teint halé et bottes western, Olivier Mosset paraît surgir du Grand Ouest américain. C’est pourtant des Montagnes neuchâteloises qu’est originaire le peintre, né à Berne en 1944. Installé à Tucson (Arizona) depuis presque un quart de siècle, cet armailli du désert ne chevauche que des motos. Et son pinceau conceptuel a laissé une empreinte radicale dans l’histoire de l’art récente.

Dès le 25 février, le Mamco (Musée d’art moderne et contemporain) consacre une grande rétrospective à cette figure centrale de l’art abstrait d’après-guerre, dont le travail traverse cinq décennies. Entretenant un dialogue généreux avec ses pairs, celui qui a déconstruit la peinture avec Daniel Buren, Michel Parmentier et Niele Toroni sous l’acronyme BMPT dans les années 60 et porté le monochrome à son paroxysme a toujours conçu l’acte de peindre comme une critique. L’œil crépitant de malice et de bienveillance, Olivier Mosset paraît à l’affût perpétuel de ce que le monde acceptera de lui donner à voir, interrompant la conversation pour admirer un «joli petit nuage presque surréaliste derrière le store».

Qu’est-ce que le Mamco va montrer?
Une rétrospective reconstruit un parcours: c’est le regard de l’équipe du musée sur l’histoire. Je me heurte toujours au problème du langage quand on me demande une description: lorsque je vois un Rothko, j’ai l’impression de le comprendre, mais j’ai de la peine à énoncer ce que je comprends. Je me demande si on ne devient pas peintre parce qu’on a des problèmes à s’exprimer. C’est une autre manière de dire les choses, même pour soi-même.

Qu’est-ce pour vous que la «bonne peinture»?
Je pense que c’est celle qui s’inscrit dans l’histoire. Au XIXe siècle, Courbet, Manet ou Cézanne ont tous considéré ce que leurs prédécesseurs ou leurs contemporains avaient fait. Tout comme les artistes plus récents: après l’expressionnisme abstrait puis le pop, certains sont revenus au minimal ou ont fait une relecture de courants du début du siècle, et puis ça a glissé vers l’art conceptuel, qui a engendré à son tour des réactions. Aujourd’hui, on est dans un système plus éclaté, où n’importe qui peut faire n’importe quoi – ce qui n’est pas un mal, par ailleurs. Les changements de modes de communication, le passage d’une société de production à une société de consommation, l’évolution vers le spectacle ont joué dans ce processus.

Quelle fut votre rencontre décisive avec l’art?
Ma mère m’avait emmené voir une exposition à la Kunsthalle de Berne en 1962. J’y ai découvert une pièce de Robert Rauschenberg intitulée «Monogram», soit une chèvre dans un pneu avec un peu de peinture sur le museau. Je me suis dit qu’on pouvait tout faire! Cette expérience m’a donné l’élan, mais je n’ai pas décidé de devenir artiste, les choses se sont faites naturellement.

À 18 ans, vous partez à Paris...
Oui, j’ai quitté la maison et l’école. Là-bas, j’ai ouvert le bottin téléphonique et cherché par profession, sous «artiste». Je suis tombé sur le nom de Jean Tinguely et j’ai fini par travailler pour lui. Ça consistait surtout à aller lui chercher de la ferraille! Ensuite, sa première femme, Eva Aepli, m’a orienté vers Daniel Spoeri. Il y avait quand même une petite communauté de Suisses à Paris. J’étais jeune et un peu gonflé: plus tard, j’ai aussi frappé à la porte d’Andy Warhol.

Que vous ont apporté ces premiers maîtres?
Ils m’ont appris l’idée de l’art et fait naître en moi l’envie de m’y opposer. C’est plus complexe que ça, évidemment. Bien sûr, Tinguely et Spoeri faisaient des choses un peu sales et cela m’a poussé à peindre «proprement». Mais il y avait aussi chez eux une critique de la peinture. Par exemple, les premières œuvres de Tinguely, les «Méta-Malevitch», empruntent un vocabulaire formel existant en le mettant en mouvement: ça a fait évoluer l’art.

Vous avez commencé votre carrière par une sorte de révolution menée avec Buren, Parmentier et Toroni.
J’ai eu de la chance. Buren voit une toile de moi, un cercle, chez le critique Otto Hahn. Il s’enquiert de ce que je fais à part ça, on lui répond que je répète ce cercle. Or eux aussi travaillaient dans la répétition: Warhol, Barthes et Foucault étaient dans l’air. Un journaliste nous a baptisés BMPT, mais nous ne nous sommes jamais formés comme un groupe – d’ailleurs, Buren réfutait complètement cette notion de groupe. C’est inhérent à l’histoire de l’art: les fauves n’ont pas décidé de se fédérer, on les a désignés comme tels de l’extérieur. Comme le dit Marcel Duchamp, «ce sont les regardeurs qui font les tableaux».

Vous avez souvent fonctionné au contact d’autres artistes. Pourquoi?
Parce qu’au fond, je suis un artiste local. J’ai fait des choses à Paris lorsque j’étais à Paris et à New York quand j’y habitais. Puis aussi en Suisse, avec John Armleder et Sylvie Fleury. On avait imaginé l’AMF, comme un clin d’œil à cette histoire de BMPT, alors qu’il n’y avait pas de groupe, évidemment!

Vous résidez aux États-Unis depuis plus de trente ans. L’air helvétique vous manque-t-il?
Je me suis installé près de Tucson en 1996, après avoir passé une dizaine d’années à New York. Auparavant, je revenais beaucoup en Suisse, maintenant moins. J’ai vendu ma ferme dans le Val-de-Ruz. Je possède toujours une maison parmi les cactus, en Arizona. Je voulais quelque chose de perdu au milieu de nulle part, mais les patrouilles le long de la frontière avec le Mexique et le climat politique désagréable rendent les choses un peu compliquées.

Ça pourrait vous pousser à rentrer?
C’est trop tard. Si j’étais plus jeune, je pense que je l’aurais fait.

En 2010, vous avez fait don d’une partie de votre collection personnelle au Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds. Continuez-vous à acheter de l’art?
Tout a commencé parce qu’un marchand n’arrivait pas à me payer et m’a donné des œuvres à la place. Après, j’ai continué et procédé à des échanges. Acheter de l’art me semble intéressant, dans la mesure où on comprend pourquoi les gens achètent ce que vous faites! Mais je suis toujours prêt à donner des choses. J’ai aussi cédé des pièces pour démarrer un musée d’art contemporain avec des amis à Tuscon.

Vous faites toujours de la moto?
Je suis devenu un peu vieux, je ne vois plus rien la nuit, mais oui. J’en possède plusieurs et j’en ai aussi régulièrement exposé avec mes toiles. Duchamp prenait des objets sans qualité esthétique, alors que moi, je suis intéressé par la beauté des motos. Voyez comme ces engins appellent le regard dans la rue!

Vous êtes aussi passionné de cinéma.
Le cinéma est une vieille histoire. Je m’y suis intéressé dès petit, j’allais voir Godard et les autres. Dans les suites de 1968, j’avais des amis qui géraient des boîtes de production. On avait des caméras super 8 et on filmait tout et n’importe quoi, à longueur de temps. Par hasard, un film de moi est resté parce que mon amie Caroline de Bendern l’a conservé. Sinon j’ai tout brûlé. Un jour, j’ai jeté ma caméra par la fenêtre de l’appartement qu’on habitait à plusieurs et j’ai voulu faire développer le film de la chute. Malheureusement, ça n’a pas marché.

Vous vous dites «un petit peu à la retraite». Le serez un jour complètement?
On verra. Disons que je suis un peu ralenti, je n’ai plus envie de voyager. Des balades à moto, ça va, mais de grands périples, non. Bon, si j’ai envie de faire quelque chose, je le ferai; j’ai d’ailleurs peint une toile qui s’appelle «Never say never». En fait, je ressens moins d'urgence.

Créé: 21.02.2020, 18h06

Olivier Mosset
Du 25 février au 21 juin 2020 au Mamco, 10, rue des Vieux-Grenadiers.

mamco.ch

Articles en relation

Une «croco» à Lausanne pour Plateforme10

Sculpture Choisie par un jury dans le cadre du concours d'intervention artistique sur les bâtiments de l'Etat, la locomotive d'Olivier Mosset et Xavier Veilhan image le passé et le futur du site muséal lausannois. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.