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L’ombre des escrocs plane toujours sur Bosshard

Alors que dans les années 80-90, les toiles du Vaudois s’arrachaient, personne n’a bougé pour celle proposée il y a une semaine à Lausanne. Au ralenti sur ce front, le marché n’est pas le seul coupable.

«Le grand nu couché» (46 x 61 cm) proposé aux enchères le 4 avril à Lausanne avait été acheté directement à l’artiste par le père du vendeur.
«Le grand nu couché» (46 x 61 cm) proposé aux enchères le 4 avril à Lausanne avait été acheté directement à l’artiste par le père du vendeur.
ENCHERES DOGNY

Pas une seule offre, pas même l’ombre d’un petit intérêt! La déception est amère et le coup terrible pour Marc Dogny. Mardi dernier, lors de sa session de printemps, son marteau de commissaire-priseur est resté en suspension au moment de faire monter les enchères sur le Rodolphe-Théophile Bosshard (1889-1960), l’un des lots phares de son catalogue, un Grand nu couché estimé 12'000 francs. Les aléas du marché de l’art? Les hauts et les bas d’une cote d’amour? Les effets d’une sombre affaire de faux et d’escroquerie? Au téléphone, encore sur le coup de l’incroyable – de l’impensable même alors que les ventes d’œuvres du peintre vaudois frôlaient la folie il y a quelques années encore – et sans se faire prier, l’homme cerne sa cible. «C’est à cause de certains que je ne nommerais pas!» Le Lausannois enchaîne très vite, espérant que ce revers pour un peintre aimé et collectionné par nombre de Vaudois ne s’ébruite pas. «Ne me parlez pas du Bosshard, s’il vous plaît, et surtout n’écrivez rien, vous voulez définitivement tuer un artiste?» Un peintre auquel René Auberjonois écrivait «face à une petite toile de vous, je me sens plutôt l’élève que le maître.»

Un peintre dont les grands nus s’arrachaient à 30'000, 40'000 ou même 50'000 francs dans les années 80-90. Mais… c’était avant que la machine à faire des faux – Vlaminck, Braque, Van Dongen et une vingtaine de Bosshard – d’un quatuor ne soit découverte et interrompue par la justice vaudoise fin 2010 avec, parmi les pincés et condamnés, le meilleur connaisseur de l’œuvre, le seul habilité à l’authentifier et à délivrer des certificats, l’homme de confiance des héritiers de l’artiste. Le coup est dur, l’histoire sordide et la défiance s’immisce dans un système ébranlé qui n’y reconnaît plus ses règles de base. A qui se fier désormais, si même l’expert…?

«On peut dire que Bosshard a vraiment été saboté par son expert attitré, glisse Cyril Himmer, responsable de la maison de ventes Koller Genève. Car même si l’affaire a été très bien menée côté enquête et justice, les répercussions ont été immédiates. Il y a eu un coup d’arrêt avec quelques années sans transaction autour de son œuvre, c’est clair!» Sans compter que si les toiles saisies par la police cantonale vaudoise ont été toutes détruites – à l’exception de deux spécimens conservés dans le musée retraçant ses activités d’investigation – d’autres ont circulé et circulent. «Internet est une source d’enquête incroyable aujourd’hui, j’en ai encore vu une l’autre jour à 750 francs sur un site de ventes généraliste», avance Me Jean-David Pelot, président de l’Association Rodolphe-Théophile Bosshard, le nouvel acteur susceptible d’émettre des certificats «avec une sécurité suffisante». Le nu mis en vente chez Dogny possédait le sien. La toile avait pour elle, encore, une provenance sans aucune zone d’ombre, le père du vendeur l’ayant achetée directement à l’artiste dans les années 30. «En plus, ajoute le commissaire-priseur, j’avais mis un prix très attractif pour essayer de stimuler le marché. Mais il est vrai aussi que le nu est le sujet par excellence, celui sur lequel les faussaires se sont concentrés.»

Des idées et des rêves

Le retour à la situation d’avant a un prix: celui du sérieux doublé d’une caution scientifique! L’Association Rodolphe-Théophile Bosshard travaille au retour vers la lumière de celui qui, à Paris, exposait aux côtés de Picasso et de Chagall alors que le Musée d’art moderne de la capitale le faisait entrer dans ses collections. La dernière exposition datant de 2000 au Musée de Pully (après l’Hermitage en 1986, le Musée Jenisch en 1970 et le Musée cantonal des beaux-arts en 1962), Jean-David Pelot espère en vivre une nouvelle, bientôt… En attendant, pour se rapprocher des chercheurs, une partie des archives a été déposée à l’Institut suisse pour l’étude de l’art et le chantier titanesque du catalogue raisonné de celui qui considérait ses toiles terminées «lorsqu’elles se rapprochaient du rêve» devrait être lancé. Dans le viseur… entre 2000 et 3000 tableaux, un nombre considérable de dessins, pastels et aquarelles, et un propos: «Nous souhaiterions qu’on ne voie plus l’artiste uniquement à travers ses nus et sommes en manque de publications documentées et scientifiques susceptibles de lui donner une assise plus contemporaine mais, malgré cette lacune, constate le président de l’Association, c’est un peintre dont la cote s’est faite toute seule, montant très haut.» Les fameuses années 80-90!

«Ça correspond à la première bulle immobilière, analyse Jean-David Mermod possédant des Bosshard dans sa Galerie du Marché à Lausanne. On était dans la foulée de l’exposition de l’Hermitage pour les 25 ans de sa mort, la peinture vaudoise se vendait alors très cher et nombreux étaient ceux à avoir une Ferrari et un Bosshard. C’était un peu comme un must have! Aujourd’hui, il n’y a pas que Bosshard qui souffre d’un désintérêt, c’est le cas de toute la peinture romande, en dehors des Vallotton, Auberjonois, Borgeaud, Aloïse, Soutter. Qui achète encore des Clément? Des Gimmi? Il y a bien Biéler, oui, mais ce sont surtout ceux qui ont des chalets en Valais.»

La traversée du désert n’empêche pourtant pas plusieurs propriétaires de Bosshard d’être vendeurs. Une question de goût qui se modifie. De changement de génération. Ce qui offre le luxe du choix aux intermédiaires, dont l’Hôtel des ventes de Genève de Bernard Piguet. «Même si ça reste une bonne peinture, on était peut-être allé un peu trop loin dans les prix, aujourd’hui, je ne prends que ce qui peut correspondre au marché.» Chez lui, les dernières pièces ont été adjugées 2000 francs pour une nature morte de petit format et 14 500 pour un grand nu mais en dessous de l’estimation. De son côté Koller a vendu le Nu couché ayant appartenu à Charlie Chaplin 20 000 francs mais c’est Dobiaschofsky à Berne qui a signé le dernier gros prix en 2014 avec Ariane I au nuage rose monté jusqu’à 70 000 francs alors que son estimation était à 28 000 francs. «Dans notre vente du mois de mai, nous en aurons d’autres, des beaux, assure le directeur général Marius J. Heer. Mais on ne sait jamais, les gens ont effectivement un peu perdu la confiance après l’histoire des faussaires et il y a aussi un déficit d’amour général pour la peinture suisse de cette époque. C’est comme ça!» Partout, tous le disent. Et… tous insistent aussi: «Bosshard est un très bon artiste.»

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