Lorsque le papier carbone débouche sur une forme d’art dite «cunoïforme»

Livre rareLausannois d’adoption, Cuno Affolter autoédite un choix d’une collection inédite d’A4 noirs.

Un des papiers carbone tiré de la collection de Cuno Affolter.

Un des papiers carbone tiré de la collection de Cuno Affolter.

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Est-ce un livre d’artiste? Admettons, même si l’artiste n’a rien fait d’autre que collectionner, sélectionner et reproduire. Cuno Comix Affolter, comme on le nomme affectueusement dans le petit monde de la bande dessinée, est un chineur fou. Il aime les marchés aux puces et en revient toujours avec des objets saugrenus. Qui à part lui pour s’intéresser aux papiers carbone? Vous savez ces feuilles noires, ou bleues, d’une fragilité maladive que l’on glissait sous une feuille blanche pour copier en dessous ce qu’on y écrivait à la main ou à la machine à écrire. En fait le moyen de reproduire avant les photocopieurs. Leur obsolescence n’était pas programmée au début du XIXe siècle, au moment de leur géniale invention, mais elle est devenue totale.

Cuno Affolter, lorsqu’il ne gère pas les trésors BD de la Bibliothèque municipale de Lausanne, s’amuse donc avec ses trouvailles. Il a exposé, en 2012, une suite d’installations, une sorte de singulier cabinet de curiosités à la Fondation pour l’art naïf et l’art brut de Saint-Gall. Aujourd’hui, il publie Noirs suaires en autoédition, soit un rassemblement de 38 papiers carbone. Le parcours emprunte la voie des constellations; serpente sur le chemin escarpé d’ombres frêles laissées par des caractères dactylographiés ou emprunte le souffle éphémère de mystérieuses traces, sorte de gribouillis dus aux aléas de l’utilisation, jaillissant de la nuit pour mieux disparaître… dans les boîtes du collectionneur.

Dans la préface de ce livre singulier, Michel Thévoz salue «la subversion qui consiste à faire du papier carbone l’honneur d’une reproduction sur cette feuille blanche à et sous laquelle il avait été si longtemps asservi». Il liste les défauts de ce matériel de repro antédiluvien au temps du tout numérique: «Fin, fragile, interstitiel, qui se rabat dans les coins, qui s’ourle ou se déchire dans les bords, qui se plisse à la moindre manipulation, qui frissonne, qui se ride, bref qui se dérobe (…).»

Cuno Affolter ne peut qu’acquiescer et plaisanter sur la difficulté à les trouver, mais surtout à les transporter. Il lui arrive fréquemment d’acheter n’importe quel livre pour pouvoir emporter sans dégât la feuille convoitée. «Au départ, se confie-t-il, je les collectionnais pour leurs cicatrices. Puis d’autres dimensions sont apparues comme la superposition des caractères, un côté philosophique aussi, cet aspect intermédiaire: ni original ni copie. Ce n’est pas un livre d’art, mais un ouvrage qui engendre une réflexion sur l’art, ceux de Twombly ou de Kooning. C’est une chose à lire, même s’il n’y a rien à lire. On ne comprend rien, mais ce n’est pas grave.»

Un jour, il a rencontré un juriste dans un café du Niederdorf zurichois qui utilisait des papiers carbone pour prendre des notes lors des exposés de Fritz Senn autour d’Ulysse de James Joyce. Devant l’intérêt du collectionneur, l’inconnu lui remettra quatre papiers noirs. Une fois le livre imprimé, quelqu’un a fait remarquer à Cuno Affolter que dans le magma de l’un d’eux un lecteur attentif peut lire le mot Joyce. De pareille anecdote, John Cage aurait pu créer une sorte d’oratorio.

Créé: 15.03.2018, 11h11

Noirs suaires

Cuno Affolter
46 fr. chez l’auteur
affolter.cuno@gmail.com


Vernissage:
Lausanne, Café du Pont (Petit-Saint Jean)
jeudi 15 mars (17 h)

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