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À Paris, Picasso se meuble ECAL

Isabelle Baudraz signe les nouveaux bancs du Musée aux 700 000 visiteurs. La suite d’une histoire suisse, la jeune Lausannoise succède à Diego Giacometti

Il ne pouvait y en avoir qu’un, le seul capable de faire le lien entre l’architecture de l’hôtel particulier devenu musée en 1985 et son occupant… Picasso. Ce sera Diego! Dans la famille Giacometti, demandez le cadet longtemps l’assistant d’Alberto, le discret, celui qui s’est fait un prénom en se frayant un chemin entre les libertés fantasques de la nature. Sauf que retranché derrière son âge, l’artiste commence par se défiler. Il hésite. Prend le temps. Puis s’avance, l’imaginaire débordant d’un monde créé et modelé sur mesure pour l’institution parisienne. Au plafond, des luminaires-lanternes, cage à oiseaux ou fontaines végétales. Aux murs, des torchères en pleine explosion florale. Dans les salles, des chaises, des tables basses, des barres de mises à distance des œuvres ou encore des banquettes, cette fois, tous acquis à la pureté géométrique. La commande est monumentale, les objets se comptent par dizaines, ce sera la dernière: Diego Giacometti ne la verra jamais habiter l’Hôtel Salé, dans le quartier du Marais, la mort le surprend deux mois avant l’ouverture du temple scrutant l’œuvre du génie du XXe siècle.

Après le bronze, le bois

Reste cette filiation, vertigineuse. Cette osmose toujours si pertinente trente ans après. Cette présence indiscutable. Autant dire… l’importance du défi posé à l’ECAL par le Musée Picasso en passant commande pour de nouveaux bancs. En les signant, Isabelle Baudraz, 29 ans, s’est frottée non pas à un, mais à deux géants. «J’ai essayé de ne pas trop y penser, de ne pas me laisser impressionner afin de réaliser un objet qui puisse coïncider avec ces deux artistes», glisse la Lausannoise.

Diego Giacometti avait opté pour le bronze, elle choisit le bois. Il avait laissé ses humeurs de créateur modeler la rigidité, elle vise un certain absolu, soignant l’épure. Le Grison affirmait encore une présence, presque sévère alors que la Vaudoise flirte avec la légèreté. La façon est subtile, l’élégance neutre et les bancs de la nouvelle diplômée en design industriel s’offrent le double effet de se fondre avec l’atmosphère tout en se distinguant dans leur peau de bois, un matériau, l’un des rares, que Picasso a peu travaillé.

«C’est tellement un classique qu’on ne se rend plus compte de son influence sur nous, ni à quel point il a produit tout ce qu’on fait aujourd’hui. C’est juste fou! Mais plus que de chercher un contre-pied, j’ai suivi une évidence. Le chêne habille le sol, il sert encore de charpente dans les salles tout en haut, je me suis servie de lui pour faire cet objet utile pour les visiteurs, pratique pour les gens du musée, imaginant qu’il devait pouvoir se présenter dans plusieurs compositions possibles. D’où les lattes qui s’imbriquent de plein de façons différentes. On peut y voir un effet cubiste! C’est surtout que j’aime les lignes droites et que je finis toujours par faire ça, mais c’est vrai que cette idée de superposition marche bien avec Picasso!»

Un seul choix possible

Vrai aussi… que parmi les cinq prototypes présentés, le projet d’Isabelle Baudraz a tapé dans l’œil du jury, mais pas seulement. «Nous n’entendons que des commentaires positifs, assure Laurent Le Bon, président du Musée Picasso. D’autant que le besoin était réel depuis que nous avons gagné de nouveaux espaces grâce à la rénovation du bâtiment. On aurait pu décider de faire de nouvelles éditions des bancs de Diego Giacometti, mais nous avons suivi la voie tracée par ceux qui l’avaient alors choisi: faire appel à un contemporain. Et là, sur le territoire européen, l’ECAL s’impose.»

L’art du mobilier de musée, peu ou pas documenté, peu ou pas exposé, n’est de loin pas figé, les possibles y sont infinis, d’autant qu’il doit évoluer avec des fréquentations records et s’adapter au rythme des expositions qui s’accélère. «Il y a bien quelques références, reprend Laurent Le Bon. Évidemment je pense à Diego Giacometti, ici à l’Hôtel Salé ou au Musée Chagall et encore à la Fondation Maeght. Il y a encore la note avant-gardiste de Pierre Paulin au Louvre ou le style Herzog & de Meuron imprimé à la Tate Modern de Londres. Pour cette nouvelle commande, nous avons privilégié un banc à la coloration très confortable, très fonctionnelle. On aurait pu se fixer sur un objet axé nouvelles technologies, on est resté sobre.»

«C’est beau de pouvoir créer une aide à la contemplation, quelque chose qui accompagne les gens dans leur découverte de l’art, qui plus est dans un musée unique et extrêmement visité», surenchérit fièrement Alexis Georgacopoulos. Mais avant de débrider les imaginaires, le directeur de l’ECAL a parié sur une opération de fond plus que sur un coup d’éclat et lancé ses étudiants dans une enquête sur les habitudes mobilières d’une cinquantaine de musées en Europe et ailleurs. Le résultat cartographié, il jette les bases de la discipline, désormais étayée par une jolie success story. Il n’y a qu’à le demander à Isabelle Baudraz sans la forcer. «Quand je suis retournée au musée, que j’y ai vu mes bancs répartis dans toutes les salles, c’était énorme. Mais de découvrir, en plus, que le parcours de l’exposition sur le mobilier de Diego Giacometti s’achève sur mon projet, c’est encore autre chose, c’est se voir dans un musée! Les bancs? Eux… ils avaient l’air assez à l’aise.»

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