"On n'ose plus affronter la saine aspérité du débat"

Dessin de presseAvec «This is the end», Chappatte pointe les années Trump, l'effet de meute des réseaux et le dénigrement de l'esprit critique. Rencontre.

<b>«This is the end»</b>, par Patrick Chapatte. Préface de Joseph Stiglitz. Éd. Globe Cartoon, 112 p.

«This is the end», par Patrick Chapatte. Préface de Joseph Stiglitz. Éd. Globe Cartoon, 112 p. Image: Patrick Chappatte

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Fini de rire? Sûrement pas. Même si la collaboration entre Patrick Chappatte et le «New York Times» a pris fin en juin dernier lorsque le grand quotidien américain a renoncé aux dessins de presse, le cartooniste genevois n’est pas près de laisser tomber son crayon, toujours bien affûté. Avec «This is the end» («C’est la fin»), son 8e recueil de dessins de presse en langue anglaise, il pointe les années Trump: impact économique, changement de la politique migratoire, attaques contre les juges et les institutions.

Un humour mordant dont la portée dépasse le cadre anglophone. Présenté en primeur aux lecteurs francophones – les États-Unis ne pourront le découvrir qu’en mars 2020 – l’album tiré initialement à 3000 exemplaires s’arrache. Rencontré dans son atelier des Pâquis, son auteur affiche un large sourire, après une année mouvementée.



Patrick Chappatte
Dessinateur, auteur de «This is the end»


Évocateur, le titre de ce recueil peut résonner de différentes manières. Alors que 2020 se profile, arrive-t-on à la fin d’une époque?
On sent bien qu’il s’opère de nombreux basculements. L’élection de Donald Trump en était un. Les signaux donnés avec le Brexit semblent également assez clairs. Des transformations politiques et sociales assez profondes sont apparues. Un sentiment d’incertitude et une inquiétude certaine, que j’ai voulu résumer par ce titre à plusieurs entrées.

S’il ne figure pas à toutes les pages de votre livre, Donald Trump apparaît incontournable.
Dans l’actualité américaine, il prend une place disproportionnée. Il est le trou noir qui absorbe tout l’oxygène dans les médias, à la fois révélateur et incarnation de notre monde narcissique. Il est le symptôme d’une crise qui a plongé les gens dans le désarroi, incarnant les craintes de beaucoup, notamment sur les questions de l’immigration. Le basculement de l’histoire ne dépend souvent que d’une seule personne. Je pense qu’il est ce type de personne, quelqu’un de totalement hors-norme qui brise les tabous, en l’occurrence de manière inquiétante.


«C’est un dessin paru juste après l’élection, mais avant la prise de pouvoir de Donald Trump. Je le représente, avec sa personnalité immature, sous la forme d’un vieux bébé qui a déjà cassé tous ses jouets précédents lorsqu’on lui remet en cadeau un globe forcément fragile.» Éd. Globe Cartoon


Offre-t-il davantage de prise à la satire que ses prédécesseurs?
C’est un cas unique dans l’histoire américaine. Je ne crois pas qu’il existe beaucoup d’autres exemples à ce niveau. Personnage sans scrupule, véritable bateleur, Trump offre des angles d’attaque de par sa personnalité hors du commun. En même temps, c’est une cible mouvante comme le sont tous les populistes. Quand on essaie de le résumer en un dessin, il nous échappe parce qu’il commet un autre excès dans l’heure qui suit. Il va plus loin que la caricature qu’on en fait.

Pour un dessinateur, c’est une mine d’or?
On reste tétanisé par le personnage, étourdi par ses excès. La difficulté avec lui, c’est de mettre le doigt sur les problèmes profonds et les changements fondamentaux qu’il est en train d’induire. Les tweets qu’il produit en permanence provoquent un véritable écran de fumée. Derrière ses provocations verbales se profilent souvent des décisions bouleversantes, avec des impacts majeurs.


«Des journalistes ont raconté comment ils se sont retrouvés parqués durant des meetings de Trump, avec une foule autour qui les harangue tandis que le président les désigne comme l’ennemi. Désigner la presse comme l’ennemi m’apparaît comme une attitude totalitaire.» Éd. Globe Cartoon


Ces dernières années, plusieurs dessinateurs de presse américains ont perdu leur job parce que leurs éditeurs les trouvaient trop critiques envers Trump. Vous-même, avez-vous subi des pressions?
Pas directement. L’année dernière, j’ai eu les honneurs de Fox News (ndlr: chaîne de télévision d'information en continu, pro-Trump) pour un dessin qui mettait en scène le président juste avant les élections de mi-mandat. Ce cartoon avait profondément agacé le présentateur vedette de la chaîne. Il l’a montré durant trois minutes et demie à l’antenne tellement il était courroucé. C’est la plus grande publicité que j’ai eue sur Fox News. Souvent, ce sont les défenseurs de Trump qui font le boulot du président.

Si Trump venait à être réélu, ce serait la fin de la démocratie, comme l’affirme une certaine partie de la gauche aux États-Unis?
C’est effrayant d’entendre autant de voix autorisées le dire. À commencer par Joseph Stiglitz, qui signe la préface de mon livre. Prix Nobel d’économie en 2001, il fait partie de ces esprits brillants – de gauche pour la plupart, mais pas seulement – qui pensent qu’on se trouve à un tournant de l’histoire américaine.

«This is the end» fait également référence à la décision du «New York Times» de renoncer à publier des dessins politiques. Une situation sans issue?
La décision est prise, je ne crois pas que ses responsables reviendront en arrière.


«Aux États-Unis, le lobby des armes possède une puissance incroyable. Rien ne bouge, même si le nombre d’enfants morts augmente. Les Américains gèrent de façon pudibonde les questions de nudité ou d’alcool, dans le même temps que sur les armes ils restent d’une licence meurtrière.» Éd. Globe Cartoon


À terme, cette décision peut-elle provoquer un effet boule de neige dans d’autres médias?
C’est à double tranchant. Quand j’ai annoncé la nouvelle en juin sur mon site, j’ai reçu un écho fantastique. Durant trois semaines j’ai donné des interviews dans le monde entier, rassuré par le soutien et l’attachement des gens envers la liberté de la satire et sa nécessité. D’un autre côté, je me disais que cela envoyait aussi un autre message: finalement, le «New York Times» l’a fait, pourquoi pas nous?

Les dessins de presse sont devenus une cible de choix. Sur votre site, vous avez pointé l’effet de meute induit par les réseaux sociaux.
Ils ont profondément changé la donne en matière de démocratie, bouleversant le discours civique. Ils sont un des moteurs centraux de l’élection de Donald Trump, qui a soulevé une armée sur Twitter. Les réseaux possèdent un pouvoir d'intimidation et de dénonciation non contrôlés. Je pense qu’aujourd’hui ils sont beaucoup plus puissants que les médias traditionnels, qui ont tendance à paniquer lorsqu’une telle tempête se soulève et s’abat sur eux. Ce que je voulais dire dans ce texte, c’est qu’il est temps de se réveiller. Twitter n’est pas le patron. Il faut garder sa ligne et ne pas se laisser intimider.

Les réseaux amplifient la colère?
Ce sont souvent les voix outragées qui s’expriment, définissant la conversation. Une fois que le débat s’est emballé, il devient très difficile de redéfinir le thème. Ces phénomènes-là prennent vite beaucoup d’ampleur. Ce sont des tsunamis. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’il y a souvent derrière des groupes d’intérêt qui mettent de l’huile sur le feu.

Le fait que des dessins de presse soient attaqués signifie-t-il que la liberté d’expression est en danger?
Elle a toujours été attaquée, soumise à des pressions. Ce qui est nouveau, au sein de nos sociétés, c’est que des gens n'osent plus affronter la saine aspérité du débat. On confond le fait d’être offensé ou choqué avec le fait d’être attaqué. C’est fondamentalement différent.


«On ne mesure pas encore l’impact du contrôle exercé par les compagnies de technologie sur nos vies. Dans ce monde absurde, on est en contradiction entre notre envie d’avoir des applications faciles à utiliser et notre souci de moins en moins exprimé de garder un peu de vie privée.» Éd. Globe Cartoon


Qu’est-ce que ça révèle du monde d’aujourd’hui?
A priori, on pourrait se dire qu’en Europe on tient beaucoup à nos libertés, que le monde francophone reste attaché à la satire et à l’importance de l’humour. Que tout cela est finalement une affaire d’Américains. Mais je pense qu’il faut rester attentif. On constate dans les plus jeunes générations une sensibilité différente. L’esprit critique n’est plus forcément perçu comme une valeur fondamentale.

Créé: 29.12.2019, 16h39



«This is the end»
Patrick Chapatte.
Préface de Joseph Stiglitz.
Éd. Globe Cartoon, 112p.

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