Les paysages de Hopper nous cachent toujours quelque chose

PeintureDans une expo vivifiante, la Fondation Beyeler traverse l’Amérique du peintre.

«Cape Ann Granite» (1928) est en prêt permanent chez Beyeler. C’est l’une des rares toiles de Hopper qui se trouve en Europe.

«Cape Ann Granite» (1928) est en prêt permanent chez Beyeler. C’est l’une des rares toiles de Hopper qui se trouve en Europe. Image: DR

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Que les chasseurs d’icônes passent leur chemin, inutile de chercher les quatre passagers solitaires de «Nighthawks», pas plus que la femme assise, pensive, face à la fenêtre de «Morning Sun». Les deux incontournables d’Edward Hopper (1882-1967) ne rentrent pas dans le thème de la Fondation Beyeler. Et «c’est une chance», clame son directeur Sam Keller, sans pour autant servir l’excuse du pauvre, ni du dépit. Le propos est sincère, l’expo événement de la Fondation aux 437'000 visiteurs annuels relève un défi en accrochant un Hopper plus vrai que nature. Le résultat tient à la fois de la révélation et… du bonheur!

À chacune de ses sorties européennes – elles sont rares, l’Hermitage à Lausanne en 2010, Paris et Madrid en 2012/2013 – l’Américain vient avec ses bâtiments esseulés. Il déboule avec ses solitudes ou ses attentes affichées dans un bar, un train, sur un pas de porte ou sous un porche. L’artiste aux 366 œuvres – il travaillait lentement, alternant avec de longues périodes d’inactivité picturale – débarque aussi avec ses couples mutiques et ses instantanés sans parole de la vie américaine. Et jusqu’ici la rareté de ces expositions, comme celle des tableaux de Hopper conservés sur le Vieux-Continent (quatre huiles à Madrid, une à Riehen en prêt permanent) faisaient l’avidité, l’envie de tout embrasser, de tout montrer, de tout voir.

La Fondation Beyeler a donc fait le choix averti et audacieux d’une exposition thématique en zoomant sur les paysages. Cent soixante six œuvres, des huiles comme des dessins et des aquarelles réalisés sur la banquette arrière de sa voiture, avec parmi elles quelques célébrités quand même. Dont «Gas», station-service en état de survivance sur une route peu fréquentée ou la femme de «Cape Cod Morning» et son regard projeté au-delà de la réalité. Il y a aussi ces deux autres toiles saisies à Cape Cod – fief des Kennedy – qui ont gagné en célébrité lorsque Barack Obama les a accrochées dans le bureau ovale. Mais il y a surtout ces toits que le soleil fait briller, ces dunes sculptées par les vents, ces forêts noires et aussi denses que l’oubli. Il y a tous ces paysages privés d’horizon mais qui entraînent étrangement la perception au-delà de ce que l’on peut voir.

L’observation du changement

Hopper nous cache toujours quelque chose, il peint le phare sur sa colline sans montrer la mer, le virage d’une route sinueuse sans lui donner de suite. Même lorsqu’il saisit la mer, infinie, cette étrangeté demeure alors qu’il joue sur les échelles et les perspectives. Toujours barrée, jamais la vue n’est panoramique, au contraire elle sert de rebond au regard pour renvoyer vers quelque chose de plus intérieur. De plus mental! Pourtant les paysages de Hopper ont une identité forte: il n’invente pas, il peint l’Amérique, mieux il crée une image identificatrice d’une Amérique à la fois grisée par ses immensités et pétrifiée par ses solitudes existentielles. Sam Keller ose la comparaison: «Comme Hodler l’a fait pour la Suisse, comme Monet l’a fait pour la France.» Le curateur de l’exposition Ulf Küster enchaîne, assez fier: «C’est surprenant qu’il n’y ait jamais eu de focus uniquement sur les paysages. Tout en assurant qu’il était à la recherche de lui-même, Hopper a fait l’Amérique, il a observé son changement vers l’ère industrielle.»

Le parcours bâlois passe des voies ferrées aux routes, il s’arrête devant les architectures vernaculaires, s’oxygène face à la mer ou se perd dans les identités verdoyantes mais l’impression est toujours plus sensuelle que physique. Portée par cette étrangeté permanente, stimulée par un début d’histoire, un décor, appelant une suite. Curieux, on a presque envie de se mettre sur la pointe des pieds pour voir ce qui se passe derrière la colline, les rochers, la maison ou même la mer! Mais pourquoi percer le mystère? Pourquoi ne pas s’en remettre à cette esthétique de la solitude et du silence en parfait équilibre entre ce qui peut se passer… ou pas?

Riehen, Fondation Beyeler Jusqu’au 17 mai, tlj (10 h-18 h), me (10 h-20 h) www.fondationbeyeler.ch

Créé: 03.02.2020, 21h24

En dates

1882 Naît le 22 juillet à Nyack. Grandit dans une famille cultivée, membre de la communauté baptiste.

1898 Réalise l’une de ses premières huiles, une marine.

1900 Rejoint la New York School of Art.

1905 Commence à gagner sa vie comme illustrateur et graphiste pour des agences de pub.

1906 S’envole pour un séjour de dix mois en Europe et reste longuement à Paris.

1908 Participe à sa première expo collective à New York.

1920 Vernit sa première expo personnelle au Whitney Studio, à New York.

1924 Épouse Josephine, son seul modèle. 1942 Peint «Nighthawks».

1950 Rétrospective Hopper au Whitney Museum of Art. Il voyage à Boston et Detroit.

1965 Peint la dernière de ses 366 toiles, «Two Comedians».

1967 Meurt à l’âge de 84 ans.

L’imagination n’a pas besoin de se faire tout un film

Commentaire

«Deux ou trois choses que je sais sur Edward Hopper», le titre du court métrage à voir en fin d’exposition, dans une ambiance feutrée faite sur mesure, promet. Avouons aussi qu’il n’est pas le meilleur exemple de modestie! Mais on passe. Commissionné par la Fondation Beyeler, Wim Wenders s’est littéralement infiltré dans l’œuvre de l’Américain, le «peintre le plus surprenant qu’il ait jamais vu». Son film 3D tourné dans une petite ville du Montana — restée à l’heure Hopper — coagule les toiles et les ambiances autour de «Gas», station essence lustrée par un pompiste. Dans le tableau, l’homme au gilet, sapé comme un employé de banque, est derrière une colonne, affairé.
Une voiture viendrait-elle de partir? La réponse tombe dans le film de Wenders, l’intrigue suit sans paroles et le résultat accroche, esthétiquement et dramatiquement prenant.

En même temps que l’existence même de ce minimétrage crispe! Certes l’époque culturelle dissimule un certain manque d’inspiration dans un souffle oxygéné par les séries sans fin (qu’elles soient filmées ou littéraires) ou par les adaptations d’un genre à un autre. Certes ces dernières décennies les plasticiens ont fait de l’appropriation une tonalité artistique. Mais remplir quinze minutes avec le mystère d’une toile qui s’est toujours refusée à le livrer, n’est-ce pas franchir un pas de trop? Des romanciers l’ont fait, oui, mais on reste dans le domaine de l’écrit. Et laissons au génial réalisateur de «Paris, Texas» et des «Ailes du désir» son art de brasser les imageries, ses exigences formelles, les effets d’économie et sa propre part du mystère. Sauf que le travail d’Edward Hopper, si puissant, n’a pas besoin d’une saison 2.

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