Pietro Sarto, le rire et l'esprit dans une même palette de couleurs

PortraitL’expo lausannoise célébrant son art et ses 90 ans est interrompue. Pas le souffle inspiré du peintre et graveur de Saint-Prex.

Pietro Sarto dans l'atelier de Saint-Prex, un atelier qu'il partage par choix avec d'autres artistes.

Pietro Sarto dans l'atelier de Saint-Prex, un atelier qu'il partage par choix avec d'autres artistes. Image: ODILE MEYLAN

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Bien sûr… Pietro Sarto, c’est une vision inclusive du monde, totale, aussi captivante qu’énigmatique comme une exigence spirituelle qui marque de son empreinte si singulière la scène picturale suisse. Mais dans sa maison-atelier de Saint-Prex, le presque nonagénaire (le chiffre rond, c’est pour le 13 juin) est aussi un homme qui rit, dispersant des ondes cristallines dans l’atmosphère. Un rire qui désarçonne par sa fraîcheur enfantine en plus d’être mutine! Et voilà qu’il s’accélère en soubresauts presque nerveux au moment de parler d’amour. Le charmeur au sang tessinois coupe court, arguant qu’à son âge, «il est trop tard». Il est pourtant entouré de femmes.

Elles vont, viennent, pénétrant en terrain connu comme la Franco-Suisse Cyril Bourquin, une complice de longue date. «Pietro? Il m’aide quand je fais des bêtises.» Une petite clochette pour seule barrière, la porte reste ouverte – et pour cause, l’artiste n’a pas le sens de la possession, il défend l’idée d’un atelier «appartenant à ceux qui s’en servent». Certaines filent direct en cuisine et, à l’heure du dîner, le rendez-vous autour de la grande table semble incontournable. «C’est vrai, finit-il par avouer, j’ai toujours eu beaucoup de femmes autour de moi, je crois que je fais une peinture à laquelle elles sont sensibles. Un jour, dans une exposition, un monsieur s’est approché pour me demander conseil, sa fille avait acheté une œuvre, sa femme aussi. Il ne voulait pas être en reste, du coup, j’ai vendu trois pièces.» L’homme pouffe de ce fameux rire, doublé d’un détachement servi comme une excuse. «Difficile d’être toujours sérieux, je n’y arrive pas, assume-t-il, la vie et l’art le sont déjà suffisamment!»

Une fois au bout de la rampe d’escaliers escaladée avec la souplesse d’un gosse, cette candeur éclate de plus belle, Sarto pris au piège de la régression devant une tasse décorée de Schtroumpfs. «Au fond, c’est pas si mal ces Schtroumpfs, j’aime assez le sujet. Il faut bien être Schtroumpf pour imaginer un mouton sur roulettes, non?» L’artiste s’y connaît. Bien sûr pas en petits énergumènes bleus, quoi que sa soif de connaissance semble sans limite, mais en peinture sur porcelaine. Aussi étrange que cela puisse paraître, les premiers coups de pinceaux du conteur d’immensités sont pour cet art de l’infiniment petit qu’il a exercé entre les emblématiques bleuets de la porcelaine de Nyon.

La discipline est connue pour son exigence, elle tombe à pic pour endiguer ses énergies éparses comme ses insoumissions à répétition. Celles d’un gamin fugueur, zappant l’école pour vivre la nature – comme Jean-Jacques Rousseau – et surtout pour fuir la méchanceté de ceux qui le traitent de «macaroni». Une blessure fondatrice d’un altruisme sincère mais qui semble toujours vive, perlant discrètement dans sa voix, l’émotion, en témoigne. «Lorsqu’on vous traite comme ça, même à 8ans, vous mettez un doute sur la société qui vous a soi-disant accueilli. Ce doute devait être canalisé. Comme un prof qui m’avait vu dessiner avait conseillé à mes parents de me faire suivre des cours, restait à joindre l’utile à l’agréable: j’ai fait des dessins sur des tasses.» L’ado Pietro Schneider (et pas encore Sarto) y a même gagné ses premiers sous! Comme la conscience de faire quelque chose. «J’étais fier, j’étais peintre. Et un beau jour, un dimanche, au lieu d’aller à la messe, je me suis rendu au musée. C’était gratuit: j’ai découvert l’autre peinture.» Les yeux brillent du souvenir d’y avoir aussi acquis la conscience d’un monde artistique avançant à contre-courant!

L’espoir combatif

Une sonnerie interrompt ce retour aux sources, le nonagénaire s’apprête à vernir l’exposition qui lui est consacrée à l’Espace Arlaud à Lausanne (désormais fermé comme tous les musées du pays). Le stress est perceptible, mêlé d’une belle attente, mais l’artiste ne se précipite pas sur son téléphone portable. Un peu par manque de pratique, un peu par allergie à cet indispensable qui cloisonne et isole. «Il n’y a qu’à voir dans les trains, tous ont ces trucs dans les oreilles, c’en est fini du contact.» Et peu importe s’il passe pour un idéaliste, Pietro Sarto préfère l’espoir à cette solitude venue avec les nouvelles technologies. L’espoir heureux de voir la relève combative et déterminée. «Cette fois, ça va marcher, appuie-t-il. Avec cette fillette (ndlr: Greta Thunberg) qui nous fait comprendre que ce n’est plus notre affaire, mais la sienne, cette revendication nous redonne du souffle: la cinquième internationale est en route!»

Comme quoi l’esprit combatif de Sarto ne se niche pas que dans sa tignasse à l’implantation proche de celle d’Alberto Giacometti, «cet oiseau de nuit» avec lequel il échangeait en tessinois à Paris. Vive et toujours à vif, cette urgence altruiste fait partie de l’ADN du fils d’un antifasciste engagé. La nécessité de lutter est toujours à fleur de la conversation, prête à se saisir d’une juste cause, l’expérience, parfois la souffrance, pour guide. S’il est parti pour Paris à la fin des années 40, c’est dans la foulée d’une exclusion de l’École de commerce, puis des Beaux-Arts pour raisons politiques. Vendre «La Voix Ouvrière» lui a valu d’être fiché, s’engager pour l’entrée en vigueur de l’AVS l’a fait passer pour un subversif. «On m’a dit: «Fous le camp! Ne reste pas dans ce pays de cons.» À Paris, quand je suis arrivé, c’était la période faste. On squattait beaucoup, on n’avait pas d’argent, mais il y avait de l’entraide. J’ai été très bien accueilli par les étudiants juifs de France, et lorsque je leur ai fait part de mes doutes, n’étant pas juif, ils m’ont dit: «Alors tu seras un juif honteux!»

Le rire éclate, toujours aussi juvénile. Comme ces colères qui sont restées. Marquantes? Rancunières? Plutôt blessées! Elles ont aussi évolué, attentives aux défaillances actuelles. «La gauche, c’est fini, et c’est dangereux. Je ne la reconnais plus, il faut continuer à se battre, à s’occuper de Gavroche, sinon, en colère, il va tout faire péter. D’ailleurs, l’art aussi est un combat.»

Créé: 18.03.2020, 09h25

Bio express

1930 Naît le 13 juin à Chiasso.

1938 Déménage à Neuchâtel.

1947 Part pour Paris, s’initie à la gravure.

1952 Vernit sa première expo à l’Association Suisse/URSS à Lausanne.

1960 Crée l’atelier de taille-douce à Pully à la demande de Pierre Cailler.

1968 Lance avec d’autres l’atelier de taille-douce et de lithographie à Villette.

1971 Déménage à Saint-Prex.

1989 Reçoit le Grand Prix de la Fondation vaudoise pour la promotion et la création artistiques.

2008 Expose au Musée de l’abbatiale de Payerne.

2020 Vernit l’exposition à l’Espace Arlaud à Lausanne, pour l’heure fermée.

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