Plein cadre sur les lignes à l'Elysée

PhotographiePour l’exposition «La beauté des lignes», le Musée de l’Élysée a puisé dans les 1500 photographies de Sondra Gilman et Celso Gonzalez-Falla.

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«La lumière et les formes rationnelles sont en lutte, la lumière les met en branle, courbe les droites, ovalise les parallèles, trace des cercles dans les intervalles, rend actifs ces intervalles. D’où l’inépuisable variété.» Cette notation du Journal de Paul Klee pourrait évoquer «La beauté des lignes», la nouvelle exposition du Musée de l’Élysée. Commissionnée par la curatrice Pauline Martin et par Tatyana Franck, directrice de l’institution lausannoise, cette sélection d’environ 140 images a été rendue possible grâce à la collection de Sondra Gilman et Celso Gonzalez-Falla, l’une des plus renommée au monde, forte de quelque 1500 tirages tous «vintage», c’est-à-dire réalisés dans les cinq ans après la prise de vue.

De ce fonds prestigieux, où l’on croise aussi bien Paul Strand que Nan Goldin, Walker Evans et Andres Serrano, Man Ray et Hiroshi Sugimoto, «La beauté des lignes» extrait «le pur plaisir des belles images», comme le signale Marc Donnadieu, conservateur en chef du musée. Ce n’est pas la première fois que l’Élysée présente une collection privée – on songe à la formidable expo «Sans Regard» tirée de celle de W. M. Hunt en 2006 – et les passions particulières qu’elle transporte. «Sondra Gilman et Celso Gonzalez-Falla ne sont pas animés par un souci encyclopédique, mais par leurs coups de cœur, poursuit le spécialiste. Même si des motifs réapparaissent dans leurs intérêts, ils ne portent pas un regard muséal ou d’historien sur la photographie.»

Graphisme appliqué au réel
Si elle ne tire aucun fil chronologique dans ce corpus très largement dévoué à la photographie du XXe siècle, l’exposition de l’Élysée n’en suit pas moins avec une attention redoublée une piste multiple et protéiforme, celle de la ligne, ce graphisme appliqué au réel. Disposant d’artistes qui ont tous contribué à l’élaboration du langage photographique, les curatrices ont ainsi eu tout loisir de décliner de nombreuses préoccupations formelles, ces variations dans les façons de découper l’espace pour composer une image, de la droite la plus impérieuse à la spirale la plus sinueuse. La joie des angles et des perspectives vertigineuses se conjugue évidemment avec l’architecture, que les prises de vues témoignent de l’explosion urbaine du début du XXe siècle (Berenice Abbott), de la monotonie pavillonnaire des sixties (Robert Adams) ou de rues bien cadrées (Lewis Baltz).

La végétation n’est pas exempte de verticalité et un mur entier déploie les stries visuelles que permettent les arbres d’une forêt, selon des similitudes formelles parfois distantes de plusieurs décennies. Mais la nature ouvre souvent sur de fascinantes circonvolutions, au gré d’une fougère chez Karl Blossfeldt ou d’un serpent chez Imogen Cunningham. L’un des grands attraits de la courbe est à chercher dans le corps humain auquel l’exposition consacre une forte séquence: qu’il soit magnifié dans sa sculpturalité chez Robert Mapplethorpe, confié à une intimité édénique chez la controversée Sally Mann ou soumis à des transformations optiques chez André Kertész et Bill Brandt.

La ligne n’est pas toujours docile, constructive et harmonieuse. Elle se hérisse d’expérimentations confinant à l’illusionnisme ou à l’abstraction. Si l’un des pionniers de l’abstraction photographique, Harry Callahan, joue autant de la calligraphie que des mouvements de lumière, une Alison Rossiter se débarrasse de la représentation aussi bien en imprimant directement le papier photographique qu’en déréalisant un morceau d’étoffe. De l’observation sociale à la géométrisation du regard, la ligne n’est pas toujours droite à l’Élysée mais elle suit les contours les plus passionnants du XXe.

Créé: 02.02.2018, 21h49

«J’avais acheté un Rembrandt!»

Sondra Gilman et Celso Gonzalez-Falla se racontent



Couple new-yorkais, Sondra Gilman et Celso Gonzalez-Falla ne cache pas sa joie de se promener au sein de «La beauté des lignes», exposition qui a opéré une sélection anglée dans leur quelque 1500 images, l’une des plus prestigieuses collections de photographies au monde.

«Ce n’est pas une exposition pour experts, assure Sondra Gilman. Elle est faite pour être vue et ressentie. Tout le monde peut expérimenter cela.» Même après des décennies de promotion du médium photographique, en pionniers du genre, leur élan est intact. «Nous en retirons tellement de joie que nous sommes heureux de la partager.»

La passionnée qui a dirigé le comité d’acquisition photographique du Whitney Museum se souvient de l’époque où, étudiante en art, elle a eu le grand déclic. «À l’époque, la photo n’avait pas voix au chapitre. Nous étudions la peinture et la sculpture. Le jour où j’ai vu, au MoMA, des images d’Eugène Atget, j’ai eu mon épiphanie: j’avais vu Dieu! Je suis allée voir John Szarkowski, curateur génial qui est devenu mon mentor, et je lui ai demandé de me parler de photographie. Il m’a amené des tonnes d’images et je suis revenue trois jours de suite. Il m’a ensuite appelée pour me dire que trois images existaient à double et qu’il pouvait me les vendre 250 dollars pièce. Je les ai achetées. Quand je suis rentrée à la maison, ma famille a cru que j’étais bonne pour l’asile. Je leur ai dit: vous ne comprenez pas, je viens d’acheter un Rembrandt!»

À partir de là, le virus est inoculé et Sondra Gilman abandonnera progressivement son implication dans la peinture et la sculpture pour ne plus s’occuper que de photographie. Son ami Andy Warhol lui tirera le portrait, tout comme Robert Mapplethorpe qui décidera de tout, sa coiffure, son maquillage, sa robe. «Ce n’était pas moi», s’amuse-t-elle, pendant que son mari pouffe: «Il a fait cette image comme s’il photographiait une pomme.»

Marié depuis plus de 30 ans, le couple a acheté toutes ses images, sauf deux, sur «un consentement mutuel» par associations, affinités, mais surtout coups de cœur. L’approche de «La beauté des lignes» s’apparente-t-elle à la leur? «Non, pas du tout, mais cela va peut-être s’insinuer en nous!»

L'exposition et le catalogue

Lausanne, Musée de l’Élysée
«La Beauté des lignes» et «Conquistador» de Nicolas Savary
Jusqu’au dimanche 6 mai.
Renseignements: 021 316 99 11.
www.elysee.ch

La Beauté des lignes
Collection Gilman
et Gonzalez-Falla

Sous la dir. de Tatyana Franck et Pauline Martin
Ed. Noir sur Blanc et Musée de l’Élysée, 200 p.

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