A la plume ou au cutter, provocante et délicate

Anna SommerL’invitée d’honneur de BDFIL oscille entre le doux et le dur. Confirmation avec «L’inconnu», une histoire de femmes avant tout.

Anna Sommer, illustratrice et dessinatrice de bande dessinée suisse , invitée d'honneur de BDFIL.

Anna Sommer, illustratrice et dessinatrice de bande dessinée suisse , invitée d'honneur de BDFIL. Image: JEAN-PAUL GUINNARD

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Certains ne se sont pas remis de la liberté sans paroles de Damen Dramen (Remue-ménage, en français), nominé à Angoulême mais primé à Sierre en 1997. «Avec les 3000 francs, je me suis acheté un lit que j’ai toujours. Avant je dormais sur des matelas à même le sol.» Anna Sommer cultive le direct, la franchise et n’évite pas la banalité dans la vie comme dans ses créations. Argovienne de cœur, Zurichoise de fait, elle confesse un reste paysan qui lui vient de son enfance à Staffelbach (AG).

Elle montre une photographie noir-blanc de marmots heureux: «Nous étions toujours sales. Nous jouions beaucoup dehors. Moi, je préférais les intérieurs désertés de jour par les adultes, comme chez mon amie la fille du garagiste.» Les jeux de rôle connaissaient leurs faveurs.

Dans Tout peut arriver, bande dessinée autobiographique, elle se croque, gamine, en train de coller des plots de bois à ses chaussettes pour avoir des talons hauts. Avec son amie Tabitha, elles adoraient «jouer à la nuit», goûtant au parfum de la vie des grands.

«En dessinant, j’oublie où se situent les frontières du bon et mauvais goût»

Le travail d’Anna Sommer peut choquer. Même si, chez elle, la provocation rime avec délicatesse. «En dessinant, j’oublie où se situent les frontières du bon et mauvais goût. Mais je ne le fais pas pour provoquer ou déranger. Je dessine pour m’amuser, choisissant les choses nécessaires pour raconter l’histoire, non pour l’embellir. J’aborde le sexe sans détails, sans pénétration, mais je tiens à montrer le couple dans l’action.»

Son français n’est pas celui de Chateaubriand. Il va à l’essentiel plus qu’il ne fleurit. Aucune chair superflue (non plus) sur son visage à candeur de madone introvertie, mais deux yeux marron qui dardent en profondeur.

L’illustratrice a le regard de la dissection. Un art qu’elle pratique avec jubilation lorsqu’elle dessine au cutter. Elle a fait des papiers découpés une marque de fabrique. La presse, les publicitaires en redemandent. Il n’est pas rare qu’avant le vernissage d’une exposition une moitié des collages soient déjà vendus. Trancher dans le vif: rien de plus net que les fibres du papier explosées par une lame de fer! La plume, qu’elle adopte pour ses bandes dessinées, c’est plus rond.

Poids léger, le corps de celle qui refuse d’enfermer ceux de ses personnages dans des cases – ses dessins s’enchevêtrent librement sur le papier – évoque la fragilité. Mais Anna Sommer se sent assez forte. «Je supporte beaucoup… je suis plutôt… zäh», précise-t-elle dans sa langue. Un terme que l’on peut traduire par coriace. Endurante donc et, oui, un peu timide. Mais de moins en moins. Curieuse? Pas vraiment. Sa mère lui disait qu’elle était une enfant qui ne voulait rien savoir.

Hors des modes

«Je trouvais des explications par moi-même, souvent fausses. En promenade, je reste assez aveugle. Je suis un peu imperméable.» Ce qui lui permet d’échapper aux modes, de creuser son sillon. Et perfectionniste, comme le laisse croire la délicatesse de ses découpages? Encore raté! Elle se dit vite satisfaite de son dessin. Avoue se documenter peu et jouer de maladresse. «Je ne le fais pas exprès.» Moins visible dans les papiers découpés, car la technique éblouit et dissimule les erreurs de perspective.

«Anna Sommer, en résumé, a la classe. Ou la grâce, comme on voudra»

Petite, elle rêvait de devenir prof de couture. Car la sienne, très chic, arborait d’irrésistibles longs ongles rouges. Pour l’imiter, Anna passait à ses doigts des cônes de plastique détournés d’un jeu de société et prenait grand plaisir à plier et replier des tissus. Pour juger son travail d’aujourd’hui, l’auteur et éditeur Jean-Christophe Menu, le premier à l’avoir publiée dans le monde francophone, parle de sensualité au scalpel. Il va jusqu’à écrire: «Anna Sommer, en résumé, a la classe. Ou la grâce, comme on voudra.» Et d’ajouter qu’il la voit incapable de commettre un faux pas. Ce qui amuse grandement la dessinatrice.

Crayons et papier dès l’enfance

Le goût de raconter des histoires en images lui vient de son père fourreur, à qui elle ressemble physiquement de manière frappante. Il a beaucoup documenté la vie de ses quatre enfants par la photographie et aurait préféré exercer une activité artistique. La mère, elle, enseignait le dessin. Il y avait donc toujours des crayons et du papier à la maison.

Dessiner comme respirer… C’est le travail de Julie Doucet, championne québécoise de la BD indépendante, qui a encouragé la Suissesse dans son besoin de tout conter: les premières menstrues comme une fausse couche. Une douleur profonde vécue avec son compagnon Yves Nussbaum (alias le dessinateur Noyau). Douleur qui leur a inspiré L’œuf (Actes Sud BD). Former un couple d’artistes lui paraît être un avantage.

Au cœur de L’inconnu, le dernier livre bruissant d’une plume fluide, un bébé abandonné, adopté, puis retrouvé par la mère, dans un fiévreux chassé-croisé entre deux jeunes femmes et un couple hétéro. Récit intime en noir et blanc: «Je n’ai pas trouvé le moyen de mettre des couleurs à mon trait.» Cette première longue histoire a germé au fil de trois carnets (texte, esquisses et story-board strict). Ce fut plus facile que prévu. Le plus dur ayant été le travail sur les dialogues. Une réussite.

Roland Margueron, libraire et galeriste spécialisé à Genève, ne tarit pas d’éloges sur la Zurichoise: «Son trait est définitif, il n’y a pas d’hésitations chez elle.» Il s’enthousiasme pour les poupées qu’elle a confectionnées, loue ses gravures. La raconteuse d’histoires précise qu’elle a abandonné cette technique faute de temps. Gageons qu’elle ne se dessaisira jamais de son regard tendre et caustique sur les femmes. Et elle nous surprendra encore comme elle aime le faire pour elle-même, lorsqu’elle farfouille dans ses collections de papiers précieux, traquant le détail qui va produire le déclic dans un papier découpé.


L’inconnu Les Cahiers dessinés, 112 p.


BDFIL , Lausanne, 14 au 18 septembre www.bdfil.ch

Créé: 07.09.2017, 09h53

Biographie

1968 Naît à l’hôpital d’Aarau le 13 mai, «jour de grande manif à Paris».
1978 Déménage de Staffelbach à Aarau: «Le bon âge pour découvrir autre chose.»
1986 Cours préparatoire pour entrer aux Beaux-arts à Zurich, qu’elle ne finira pas.
1989 Apprentie graphiste dans un atelier zurichois, découvre Yves Nussbaum, avec qui elle vit toujours.
1990 Rencontre Frédéric Pajak à Paris, qui publie une de ses gravures dans Good Boy. «Par la suite, il m’a invitée dans tous ses projets.»
1996 Parution de Damen Dramen (Arrache Cœur, Edition Moderne). Devient indépendante.
2002 Amourettes (Les Cahiers dessinés).
2003 Eugen and der freche Wicht (Edition Moderne) avec le médecin Michael Grotzer autour du cancer du cerveau chez l’enfant, premier livre didactique.
2009 Tout peut arriver (Les Cahiers dessinés).
2015 Les grandes filles (Les Cahiers dessinés).

Articles en relation

BDFIL campe à Malley pour rêver la ville en dessin

Bande dessinée En avant-goût du festival, une exposition de planches originales donne carte blanche à six artistes romands pour esquisser leurs utopies urbaines. Plus...

Pointu, délirant, familial et donc multiple, BDFIL déflore son très riche programme

Culture La bande dessinée promet un grand écart entre les incisions de son invitée d’honneur Anna Sommer et les moustaches des chats du peintre Steinlen. Plus...

Qualité, ambiance et météo favorable pour BDFIL

Bande dessinée La douzième édition du festival lausannois a dépassé les attentes. Invité d’honneur l’an prochain: Anna Sommer. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actualité croquée par nos dessinateurs partie 7

Paru le 12 décembre 2019
(Image: Bénédicte) Plus...