Le Rath fête Hodler en cent tableaux

ÉvénementDans un programme dense, Genève voue son exposition phare de l’année commémorative, au parallélisme.

«La Nuit», toile réalisée entre 1889 et 1890, constitue l'un des point fort de l'exposition. Propriété du Kunstmuseum de Berne, elle n'a pas été vue à Genève depuis des décennies et ne voyage jamais.

«La Nuit», toile réalisée entre 1889 et 1890, constitue l'un des point fort de l'exposition. Propriété du Kunstmuseum de Berne, elle n'a pas été vue à Genève depuis des décennies et ne voyage jamais. Image: Kunstmuseum Bern

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On n’aurait pu rêver meilleur alignement des chiffres. Pour commémorer le centenaire de la mort de Ferdinand Hodler, les Musées d’art et d’histoire de Genève (MAH) et le Kunstmuseum de Berne – sis dans les villes de décès et de naissance de l’artiste – ont réuni exactement cent œuvres («un hasard», assurent-ils), issues pour moitié de leur fonds, augmentés de prêts publics ou privés.

À voir d’abord Musée Rath, l’exposition, pilotée par la Française Laurence Madeline, ancienne conservatrice du pôle Beaux-Arts aux MAH et aujourd’hui commissaire indépendante, et Nina Zimmer, à la barre de l’institution bernoise, prend pour fil rouge la théorie hodlérienne du parallélisme. Point d’esprit rétrospectif ou de parcours chronologique dans cet accrochage, donc. «L’idée était de renouveler le regard sur l’œuvre et la carrière de Ferdinand Hodler, argumente Laurence Madeline. D’aller vers sa peinture, de se promener dans sa pensée d’artiste comme il vagabondait dans la nature, dans une démarche de délectation.»

D’emblée, il faut avouer que la déambulation est d’une beauté à couper le souffle. Avoir l’opportunité de considérer ensemble un si grand nombre de chefs-d’œuvre du maître suisse plonge dans le ravissement, encore souligné par la scénographie très réussie du designer lausannois Adrien Rovero. Dans des espaces immaculés, de grands plafonniers aux lignes simples dispensent un éclairage évolutif, jouant différentes ambiances de couleurs, tandis que des spots mettent en lumière chaque toile individuellement, leur conférant une remarquable limpidité. À noter également l’ingénieuse bande au sol, qui sert à la fois de signalétique pour les titres des tableaux et de distanceur.

Le parcours s’ouvre avec le manuscrit de «La mission de l’artiste», conférence prononcée par Hodler en 1897 à Fribourg et développant les principes du parallélisme, selon lequel nature et corps seraient organisés de façon rigoureuse. C’est sur les préceptes de cet exposé, dont quelques phrases clés courent le long des murs de l’exposition, que Laurence Madeline a développé sa proposition. La première section présente, sous l’intitulé «parallélisme de la création», la façon dont le peintre applique la symétrie et l’ordonnancement dans ses compositions. Elle débute avec «Le promeneur dans la forêt», qui figure l’artiste marchant en lisière de bois, silhouette longiligne sur fond de troncs élancés. Des paysages de lacs et de montagnes de toutes époques puis une série de portraits et d’autoportraits poursuivent la démonstration. Il y a par exemple une étude pour «L’Unanimité», aboutissement de la doctrine, où une foule d’hommes en cercle autour d’un personnage central lèvent le bras en signe d’assentiment.

Toile symboliste magistrale

Deuxième étape, «les principes» mettent en avant horizontalité, verticalité et opposition symétrique. Trois répliques du «Bûcheron» illustrent notamment le propos. Allongée, la femme offerte du «Désir» fait face aux hautes statures de «L’Émotion», tandis qu’on redécouvre restaurée l’étude, toute en lances couchées, pour la fresque de «La Bataille de Morat», en contrepoint de l’auguste carrure d’un «Guillaume Tell» résolument debout.

Il faut descendre afin d’apprécier le clou de l’accrochage, qui marque le troisième chapitre, soit «correspondance»: «La Nuit», toile symboliste magistrale adoubée à Paris après avoir été censurée à Genève, qui projeta Ferdinand Hodler dans la notoriété. Un grand privilège accordé par le Kunstmuseum de Berne, qui ne fait jamais voyager ce joyau. On peut seulement regretter que son emplacement ne permette pas un grand recul pour l’apprécier.

Plus loin, Laurence Madeline développe un «parallélisme des sentiments» assez flou, appariant librement paysages et portraits. Valentine Godé-Darel sur son lit de mort coudoie avec un lac Léman presque inanimé, un autoportrait tardif avec une rivière rocailleuse. «Hodler s’y peint comme s’il était fait de rochers tourmentés par le passage de l’eau, justifie la commissaire. Je voulais que le visiteur puisse projeter sa propre interprétation dans ces associations.» Le voyage au Rath se clôt avec un quatrième et ultime volet baptisé «essentiel», constitué de la seule salle organisée chronologiquement. De splendides vues lacustres et alpines témoignent de la progressive évolution de l’artiste vers l’épure, où l’harmonie du monde touche à la plénitude.


«Hodler//Parallélisme» Jusqu’au 19 août au Musée Rath à Genève (ma-di 11h-18h), puis du 14 septembre 2017 au 13 janvier 2019 au Kunstmuseum de Berne. (24 heures)

Créé: 17.05.2018, 09h15

En haut, «La Nuit» (1889-1890), visible à Genève pour la première fois depuis des décennies,côtoie «La Vérité» (1903), en bas. Les verticalités de l’une font écho aux horizontalités de l’autre; les draps noirs des dormeurs se font voiles, masquant les hommes en procession.

KUNSTMUSEUM BERN/KUNSTHAUS ZÜRICH

Pully contemple ses «Léman inédits» jusqu’au 3 juin

L’expo de sa vie? C’est face à ce défi, lancé à la cantonade il y a quelques années, que Laurent Langer a répondu Hodler. «Hodler et le Léman», cet inédit composé de toiles peu ou jamais montrées en public, ce parcours célébrant la liberté de ton et de vision d’un peintre qui a fait de la puissance sa ligne, cette rare exposition qui fait vibrer le Musée d’art de Pully depuis deux mois, est venu dans la foulée. Accompli avec la complicité des Archives Jura Brüschweiler et matérialisé grâce à «l’incomparable force de conviction de notre directrice Delphine Rivier. C’est fou, poursuit le commissaire, parfois on lâche quelque chose, on croit qu’on ne va pas y arriver et voilà…»

En d’autres termes, 50 toiles sur le sujet le mieux représenté dans l’œuvre du Bernois et le plus commenté, de celles, aussi, qui attisent les passions sur le marché de l’art. À Pully, ces Léman vu de Chexbres, de Caux ou des quais genevois, ces lacs, figures de style d’un jeune peintre ou compositions audacieuses de l’un des ténors de la modernité, attirent un vaste public. Et si le matin, avant l’ouverture officielle, ce sont les écoliers qui défilent, les salles ne désemplissent guère le reste de la journée.

«En plus d’avoir déplacé l’accueil pour assurer davantage de fluidité à l’entrée, nous avions anticipé les flux, étudiant plusieurs scénarios. C’est effectivement un projet exceptionnel pour notre musée que ce soit dans la charge de travail pour notre petite équipe comme dans la recherche de fonds, relève Delphine Rivier, mais nous avons pris les choses étape par étape. Elles se sont emboîtées et, à un moment donné, on ne pouvait plus reculer.» Le résultat est là, une exposition qui enchante, qui fait parler d’elle, attirant de nouveaux publics. Et si le musée n’a pas l’habitude de donner des chiffres, il est facile d’imaginer qu’au soir du 3 juin, le plus gros succès de ces dernières années s’appellera Hodler.

Pour l’heure, Laurent Langer s’arrête «au nombre incroyable de retours positifs, à ce public qui dit, en français – mais aussi en suisse allemand – son ravissement de découvrir des œuvres peu vues et son intérêt pour la thématique». Un moment «exceptionnel», ajoute la directrice. «Nous en profitons, reconnaissants.

La suite? Nous n’avons pas la force de frappe de grosses institutions qui peuvent reproduire ce genre de coups,
ce n’est pas notre mission, non plus.»
F.M.H.




Pully, Musée d’art, jusqu’au 3 juin (ma-di, 11 h-18 h). Sur inscription: visite-lunch (24 mai, 12 h 15), afterwork (31 mai, 18 h), dernières visites commentées (3 juin, 11 h-12 h en anglais et 15 h-16 h).
www.museedartdepully.ch

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