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Raymond Meyer, l'imprimeur d'art qui embrasse le papier

Le maître de l'estampe a suivi plusieurs générations d'artistes, de Rolf Iseli à Christine Sefolosha.

Après quinze années passées à Lutry, l'imprimeur d'art vient d'emménager dans ses locaux lausannois.
Après quinze années passées à Lutry, l'imprimeur d'art vient d'emménager dans ses locaux lausannois.
OLIVIER VOGELSANG

À 77 ans, contraint de chercher de nouveaux locaux, il aurait pu dire j’arrête, je boucle mon atelier d’impression, c’est trop! Mais justement, c’est trop… passionnel pour prendre une telle décision. Alors au sol, comme sur les hauteurs des locaux de Sébeillon, les cartons chargés de mille et une choses se bousculent, luttent pour la place. Comme les plastiques protégeant matériel, planches et plaques confiées par les artistes, ou comme ces trois presses qui ne règnent pas encore en leur domaine. Deux mois après le déménagement de son atelier à Lausanne – la Commune de Lutry ayant souhaité reprendre l’espace alloué depuis quinze ans –, Raymond Meyer a du travail avant de voir poindre un espoir d’ordre!

Les liens entre Raymond Meyer les artistes (ici, Christine Sefolosha exposant ses monotypes au château de Chillon) avec lesquels il oeuvre sont très forts. Il parle même d'une famille. CREDIT: CHANTAL DERVEY

Mais dans la bouche de ce spécialiste de l’estampe, précieuse main de l’ombre des Francine Simonin (les œuvres réalisées ensemble sont à voir à l’Estrée jusqu’à dimanche), Christine Sefolosha, Bernhard Luginbühl, Rolf Iseli et tant d’autres, le travail est surtout une valeur. Un tout! Une aspiration dévorante comme le contenant d’un flux permanent de rencontres et d’émotions. «Ça recouvre tellement de moments et d’aspects, d’ailleurs même les artistes utilisent ce terme en parlant de «leurs travaux». Maintenant le mien est-il créatif? Je ne sais pas, je ne me pose pas cette question, je le vois comme un enrichissement permanent. On reçoit et on redonne.»

Sauf que la belle mécanique aurait pu très vite s’enrayer. Formé aux Beaux-Arts puis aux Arts déco à Genève – avec des cours de peintre en bâtiment «si jamais il n’y a pas de travail», dixit le doyen – Raymond Meyer s’est lancé en solo en 1973, prenant la suite de l’Atelier Pierre Cailler à Pully. Les Alémaniques sont là. Le sculpteur Bernhard Luginbühl, le peintre Alfred Hofkunst ou encore le bouillant tachiste Rolf Iseli, travaillant tous de très grands formats. «Un jour, après s’être assuré au téléphone que sa plaque de 84 centimètres passait dans ma presse, Iseli arrive à l’atelier. On encre, on pose la plaque, je commence à tourner et, se souvient Raymond Meyer, la plaque se déplace. L’épreuve était mauvaise, la plaque fichue, j’ai cru que je n’allais plus le revoir.» Mais la crainte ne se concrétise pas, au contraire: l’imprimeur se retrouve même avec une plus grande presse, celle qui est toujours là, aidé dans son financement par les artistes. Il avait 25ans.

«J’ai toujours peur et je reste ce petit imprimeur qui encre avec les doigts et essuie avec les mains»

«Aujourd’hui, j’ai toujours peur et je reste ce petit imprimeur qui encre avec les doigts et essuie avec les mains. On est devant des matériaux d’exception, du papier chine, du papier japon, des vieux papiers. C’est comme les encres, c’est magnifique! On n’est pas dans une imprimerie avec des clignotants qui s’allument s’il y a trop de pression ou si l’air est trop sec. Nous, poursuit-il, on touche le papier pour vérifier l’humidité, souvent avec les lèvres, un peu comme si on l’embrassait pour lui dire que tout va bien se passer.»

Pas fait pour une œuvre perso

Raymond Meyer a aussi gravé. Mais quand il s’est rendu compte que ce qu’il produisait était «teinté Francine Simonin», il a «basculé dans l’autre monde». Ce métier d’écoute, d’acteur et de témoin, ce métier de l’ombre et de la lumière qui rend possible l’œuvre. De Rolf Iseli, acteur de l’avant-garde suisse, qui considérait le passage chez l’imprimeur comme un «événement» et s’y préparait comme pour un sprint, à Jean Tinguely qu’il a suivi à Bâle dans une performance collective en imprimant au rouleau compresseur, l’expert passe d’un univers à l’autre. De la poésie d’Armand Desarzens auquel il pense «tous les jours» à l’univers peuplé de chimères de Christine Sefolosha qu’il accompagne dans ses défis, comme ses monotypes recto verso suspendus au château de Chillon l’année dernière, il a vu passer plusieurs générations de la scène romande, comme suisse.

Francine Simonin est l’une des premières artistes avec qui Raymond Meyer a travaillé. Le fruit de leur collaboration est exposé à Ropraz jusqu’à dimanche.

«Je vois surtout la difficulté pour ces artistes de trouver des lieux où montrer leur travail, s’il reste quelques passionnés, les galeries spécialisées dans l’œuvre papier ont disparu.» En spectateur privilégié, Raymond Meyer constate encore deux autres réalités, les artistes qui impriment eux-mêmes, le geste faisant partie de leur processus créatif et les plus jeunes qui entrent dans l’atelier en lui annonçant avoir le budget pour l’impression. «Prévoir… c’est ce qu’on leur apprend aussi à l’école! Avant, jamais on n’entendait ça.» Et si une troisième tendance est encore apparue, la préférence pour l’exemplaire unique, «l’œuvre d’art» ou alors pour des éditions limitées à dix-vingt exemplaires, il reste une certitude: la taille-douce, ce procédé de gravure en creux va résister. «Les champs d’exploration sont infinis, appuie-t-il. Je ne sais pas combien de vies il faudrait pour les couvrir.»

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