Le regard qui danse de Sarah Burkhalter, curieux de l’ailleurs

PortraitL'historienne de l'art cultive le local et sert d’antenne aux artistes romands depuis Lausanne.

Sarah Burkhalter assure la responsabilité de l'antenne romande de l'Institut suisse pour l'étude de l'art.

Sarah Burkhalter assure la responsabilité de l'antenne romande de l'Institut suisse pour l'étude de l'art. Image: FLORIAN CELLA

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Marcher. Être dans le mouvement, la translation. Avancer. Sarah Burkhalter aurait préféré converser en se baladant, plutôt qu’entre les murs très blancs de son bureau de responsable de l’antenne romande de l’Institut suisse pour l’étude de l’art. Sauf que bien plus qu’humide, le ciel s’est interposé. «Une marche, c’est une danse. C’est aller d’un espace à l’autre et, réfléchit-elle, même penduler comme je le fais tous les jours entre Genève et Lausanne est une forme de chorégraphie.»

Mais si ce matin-là la femme de 39 ans n’a pas marché, elle a fait beaucoup plus. Sans gestes expansifs, ni démonstratifs, économe de ses mouvements, elle a rendu perceptible son envie d’avancer vers l’autre. Solaire! Et fervente jusque dans sa chevelure partant parfois en bataille. Mais attention de ne pas trop insister, le réflexe égalitaire fait surgir une opiniâtre. «Je ne suis ni pour le politiquement correct ni pour un féminisme placardé, mais qu’une femme soit bien habillée ou pas n’est même pas un sujet de discussion pour moi. En anglais, on dit you walk the talk, soit aller de la parole aux actes.»

Des études en histoire de l’art, un doctorat, une bibliographie déjà bien serrée, une fonction de documentation et de recherche patrimoniale d’envergure nationale, le discours pourrait légitimement virer monomaniaque. Il est certes très cérébral et s’il faut passer en force pour évoquer bébé et vie privée – les hommes de sa vie resteront protégés par l’anonymat –, curieusement l’art ne tient pas l’avantage sur le mouvement, la danse. Il est arrivé après une furtive intention de devenir astrophysicienne vers l’âge de 11-12ans et lors d’une première année universitaire pendant laquelle elle a ressenti le besoin de «concentrer son esprit sur quelque chose et la nécessité de trouver du contenu». Ce sera à Genève et pas aux États-Unis, un dessein. Comme un destin! «Après une année sur le campus de la NYU à Florence, j’aurais dû rejoindre New York en septembre 2001. Là, j’ai été préservée de quelque chose: je ne sais pas comment j’aurais vécu dans une ville pareillement affectée. À distance, c’était déjà très difficile.»

L’histoire de l’art inclusive

Américaine par sa mère, Suissesse par son père, Sarah Burkhalter jongle – le mouvement, toujours – avec cette double appartenance. «Extrêmement enthousiaste, dans une époque où bizarrement il se perd, elle est aussi très entreprenante, note son amie et compagne de projets éditoriaux, Laurence Schmidlin, conservatrice au MCBA. Sarah est très précise, très attentive dans sa volonté d’accomplir des choses et, à la fois, ambitieuse par rapport à ce que l’on peut faire. Une belle synthèse de ses deux identités.» Il y en a d’autres, fondatrices, comme le va-et-vient entre la langue de l’affect et celle de la sociabilisation. Ou comme encore le souvenir de ces longs voyages, enfant, direction les vacances dans la famille californienne et la restitution de cette expérience aux copains par le biais de cartes postales.

«Je me rappelle, j’en écrivais une vingtaine! On est toujours en train de traduire, ce qui veut dire prendre le temps de comprendre afin de restituer dans l’autre langue. Et c’est ce qui a influencé la manière dont je vis l’histoire de l’art. Elle sert d’interprète, je la pratique inclusive, dans l’envie de déconstruire les narrations et surtout pas dans le verrouillage des savoirs. Qu’est-ce qui fait qu’on aime quelque chose? Qu’est-ce que ça veut dire, être attiré? Les réponses sont dans une réalité très physique et le travail intellectuel qui m’anime dans les coulisses de l’histoire de l’art est, en fait, très physique.»

La danse comme souffle vital

La prise d’espace, l’être dans cet espace, sa mise en forme, la danse… Sarah Burkhalter s’y fie comme à un maître à penser. Elle l’a exercée classique et contemporaine, a songé à en faire son métier et ne cesse de l’étudier et s’y attache comme à un souffle vital. Omniprésente dans le discours, on pourrait presque la soupçonner de servir d’écran haute protection à une discrète dont les joues rosissent parfois. Sauf que c’est une lentille. Un prisme. Même sa récente maternité passe par ce crible. «On est aussi dans une exploration du potentiel du corps, très intense, très pleine. Deux corps qui s’unissent, qui impriment un rythme, en génèrent un autre, cette forme en gestation. C’est passionnant!» Mère et fils dansent désormais ensemble sur du jazz ou du classique dans l’appartement genevois et l’angle de vue ne change pas. «Je réapprends un nombre de choses liées à l’équilibre en plus de vivre un rapport très fort, très intime et dans le même temps si évident. Je suis émerveillée de la confiance qu’il nous témoigne comme de la curiosité dont il fait preuve. Pour un objet comme dans sa prise d’espace.»

Ce qui attisait la sienne, enfant? Sarah Burkhalter prend le temps d’y réfléchir. La réponse tombe propulsée par des images, encore très présentes. Les vingt ans passés sur le domaine de la Maison de Terre des hommes à Massongex, que son père dirigeait, l’ont marquée. Touchée. Élevée. Ces enfants qui venaient, repartaient, le déchirement de voir s’en aller des copains, parfois même un peu plus que des amis. Comprendre que leur maison était ailleurs et qu’ils y étaient mieux. Et puis il y a encore l’image de ce lieu qui se colore, multiculturel, cette grande clairière. La nature. Les arbres. «Loin de moi, toute lecture religieuse, mais j’avais besoin de comprendre qu’il y a une âme. Typiquement, en ce moment, je vois les arbres qui bougent dehors, c’est une autre forme de mouvement, plus indicative. Tout me ramène à cette curiosité pour l’ailleurs, dont l’art et la danse font partie.»

Créé: 16.12.2019, 09h18

Bio Express

1980
Naît à Lausanne et passe enfance et adolescence avec son frère aîné et ses parents à Massongex. Son père dirige la Maison de Terre des hommes.

2000
Passe sa maturité latin-anglais au Collège de Saint-Maurice et réussit l’entrée dans deux universités américaines. Part une année à Florence sur le campus de la New York University.

2001
Entre en histoire de l’art, sociologie et littérature comparée à l’UNIGE.

2007
Stage au MoMA à New York, collabore aux 100 ans des «Demoiselles d’Avignon» de Picasso.

2012
Soutient sa thèse.

2013
Devient responsable de l’antenne romande de l’ISEA (Institut suisse pour l’étude de l’art).

2018
Naissance de son fils.

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