Silvana Solivella va et vient entre deux terres

PortraitInspirée et portée par la mer, l’artiste de la mémoire puise à la source salée de ses œuvres.

Image: Patrick Martin

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«Crezco del mar y muero de él.» Cette certitude accompagne Silvana Solivella depuis longtemps, peut-être même depuis toujours. Elle l’a vraiment articulée en lisant les mots de la poétesse cubaine Dulce María Loynaz. «Je surgis de la mer et je meurs en elle. J’aime cette phrase», affirme-t-elle. «Elle correspond totalement à ce que je suis, à ma conscience aiguë du bref temps de la vie.» Il n’y a qu’à la voir devant son tableau «Flots», tout de mouvances bleues emperlées de blanc, pour saisir en filigrane une personnalité empreinte de profondeur et de transparence. Une profondeur qui s’ancre dans les traces laissées par l’histoire, grande et petite, et qui se cisèle au fil de ses lectures poétiques. Et puis des transparences naissant de réalités anciennes qu’elle met au jour pour éclairer celles d’aujourd’hui. Avec, au final, un délicat réseau de filiations devenu œuvre au fil du temps.

Pour son amie Natalia Granero, directrice de la Fondation Jan Michalski, Silvana Solivella porte son travail au centre d’elle-même et donc au centre des liens qu’elle crée avec ce qui l’entoure: «Elle est amoureuse de poésie et de littérature, qui jouent un rôle fondamental non seulement dans son œuvre, mais dans ce qu’elle est comme personne. C’est une femme généreuse, sincère, inquiète et curieuse.» Solaire aussi quand elle marche presque en dansant dans les rues lausannoises...

Une fille du Sud et du Nord

Bercée par les vagues de la Méditerranée, dorée par le soleil ardent d’une enfance espagnole passée près d’Elche, dans la région d’Alicante, Silvana Solivella est fille du Sud, mais aussi fille du Nord puisqu’elle est née à Genève, avant de repartir en Espagne avec sa mère. Jeune adolescente, elle est soudain privée de ses goûters sur la plage, de ses promenades au bord de la mer et de ses flâneries sous les palmiers. Elle doit rejoindre son père, anarchiste, opposant du régime franquiste, installé en Suisse. À l’époque (1976), il craint l’après-Franco alors que ce dernier agonise interminablement. «Cela a été un choc pour mes quatre sœurs et moi qui avons été éparpillées pour poursuivre nos études. Je ne comprenais pas les enjeux de cette déchirure. En plus, je ne voyais pas beaucoup mon père car j’étais interne dans une école religieuse de Montreux.»

De son papa, la jeune fille détient néanmoins un trésor, celui de son assurance assortie d’un enthousiasme indéfectible. «C’était étrange, nous vivions le paradoxe d’un double langage, celui de la religion où la femme existe peu et celui de notre père qui nous disait: «Fille ou garçon, tu peux tout faire, tout est possible!» D’ailleurs, il a toujours soutenu nos différentes démarches artistiques.»

Mille allers-retours

Constamment entre deux mondes, Silvana mène une existence rythmée par mille allers-retours entre son Espagne natale et son pays d’adoption, entre provenance et appartenance. Elle trouve son équilibre à travers son art. Un atelier à Lausanne et un en Espagne lui permettent d’explorer toutes les formes et toutes les matières. Elle dessine, peint, sculpte . «Depuis que je la connais, soit depuis trente-cinq ans, elle a toujours eu ce regard de l’artiste sur tout ce qui l’entoure», relève François Roux, bâtonnier de l’Ordre des avocats vaudois et ami de longue date. «Elle est en perpétuelle recherche. À chaque exposition, à chaque passage à son atelier, je suis surpris par ses œuvres, les anciennes comme les nouvelles, et à chaque fois je mesure la qualité artistique qui les imprègne. Silvana travaille énormément et cherche à s’approcher le plus possible de la perfection. C’est une vraie artiste au sens propre du terme, toujours en quête de création.» Dotée d’un imaginaire fertile, cette femme des bords de mer se verrait hippocampe. Un être qui semble hésiter entre animal et végétal. Une chimère. «J’aime la petitesse de cette créature. Je lui vois une capacité de résistance ou plutôt de résilience. Je traduis ses qualités par la capacité de faire du passé quelque chose de nouveau.»

Récemment, son travail autour du sel lui a valu les honneurs du Musée de Pully et, depuis quelques jours, elle expose au Flon à la Galerie Club d’Art Contemporain. Ses «territoires de sel» s’inspirent d’une antique tradition des maîtres saliniers de sa région d’origine, riche d’or blanc. «Pour faire ce travail, je suis retournée vers mes racines familiales. J’y ai retrouvé un paysage, une lumière, des souvenirs.» Dont celui sensible d’une mère disparue il y a peu. «Mis à part sa valeur artistique et matérielle, mon travail sur le sel a aussi quelque chose de cicatrisant en lien avec ma relation aux autres. Les pièces que je réalise en sel ont la qualité de l’éphémère. Elles sont solides, mais peuvent être replongées dans la mer, fondre et disparaître très vite. C’est pour moi une poétique de la vie.»

Des liens entre le passé et le présent

Quand la grand-mère de son mari lui ouvre les portes de son armoire fribourgeoise pleine à craquer de draps anciens, elle les utilise dans un travail artistique intitulé «Tellas», tissus en français. «Trente ans plus tard, c’est ma mère qui m’a donné ses draps usés pour emmailloter des branches autour desquelles le sel peut se cristalliser pour créer des sculptures. C’est une technique très ancienne, en voie de disparition, de la région des salines autour d’Alicante. Elle prend énormément de temps, parfois elle échoue, mais cette gestation est fascinante.»

Outre ses va-et-vient incessants entre les pays, principalement la Suisse et l’Espagne, Silvana Solivella tisse constamment des liens entre le passé et le présent. Ses premières œuvres s’intéressaient d’ailleurs à l’archéologie et elle a séjourné à Pompéi. Pour Catherine Othenin-Girard, historienne de l’art, l’artiste ne lâche pourtant jamais sa terre originelle. «Elle la porte en elle et la déploie au gré de ses pérégrinations artistiques. De lieu en lieu, cette attache méditerranéenne nourrit son travail.»

Créé: 20.11.2019, 09h43

Bio Express

1964 Naissance le 29 janvier à Genève, puis retour en Espagne (Alicante).
1975 Premier séjour en Suisse.
1984 Beaux-Arts à Valencia.
1986 Rencontre Laurent Amy, son mari, Lausannois d’origine.
1989 Obtention de sa licence en arts plastiques. Premier atelier au Flon, à Lausanne.
1996 Naissance de Nuria.
1998 Séjour à Naples et à Pompéi, projet sur l’archéologie.
2004 Travail à Lisbonne sur les traces de Pessoa.
2010 Rencontre le poète Jenaro Talens.
2014 Rencontre l'artisan Miguel Pérez, qui l’initie à son savoir-faire salinier dans le sud de l’Espagne.
2017 Expo au Musée d’art de Pully.
2019 Expose à la galerie CdAC à Lausanne, jusqu’au 26 nov.

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