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Sophie Calle chasse le naturel

Si Paris multiplie les têtes d’affiche, le pas de côté est à faire au Musée de la chasse et de la nature où la plasticienne sème le vrai faux.

Avec son amie Serena Carone qui l’a sculptée, Sophie Calle a imaginé sa tombe flanquée de sa garde rapprochée.
Avec son amie Serena Carone qui l’a sculptée, Sophie Calle a imaginé sa tombe flanquée de sa garde rapprochée.
ADGP/BEATRICE HATALA

Elle joue avec les règles établies! Espiègle. Pertinente. Certains disent aussi… impudique. De l’un des hommes de sa vie qu’elle n’a jamais voulu voir nu, reste un peignoir immaculé; d’un autre, un mail de rupture banalisé et dépossédé de sa violence en étant lu à haute voix par 107 femmes différentes. De sa mère, excentrique patentée, subsiste le souvenir du silence requis devant l’hôtel parisien où sa virginité s’en était allée et un gisant sculpté qui… respire réellement. Elle est comme ça Sophie Calle, l’intelligence jubilatoire, elle jongle dans une même partie avec les petites histoires de son existence, leurs échéances heureuses ou un peu moins, l’art, son essence et son éclairage d’un quotidien universel.

Signature à part sur la scène de l’art contemporain, la plasticienne française a doublé la télé-réalité – et de loin – disposant de son vécu depuis bientôt quarante ans pour le surexposer inquisiteur ou morbide à Venise, en majesté au Centre Pompidou, intime à la tour Eiffel devenue sa chambre à coucher, voyageur à une station de péage ou encore confident au cimetière des Rois à Genève où sa tombe, une concession de vingt ans, recueille les secrets. Celle qui traque avec son objectif des inconnus dans la rue, qui devient proie quand elle demande à sa mère d’engager un détective et de la faire suivre, n’avait pourtant pas encore essayé la chasse.

Une fille de la ville

La logique l’a rattrapée avec «Beau doublé Monsieur le marquis», un titre qui vaut le détour au Musée de la chasse et de la nature comme l’exposition qu’elle y déroule! «Je suis une fille de la ville, peu intéressée par les cerfs et les lapins», plaide l’artiste pourtant gardienne à ses heures de son propre bestiaire naturalisé. Des dizaines d’animaux. Taureau. Corbeau. Paon. Chouette. Et… autant de liens avec sa famille et son entourage, tous étant baptisés du prénom d’un proche. Il y a Monique la girafe (sa mère), Bob le tigre (son père). Serena Carone le singe (l’artiste qu’elle a si bien fait d’inviter à exposer avec elle et pas uniquement «parce que c’est plus gai à deux). «A chaque fois que j’ajoute un animal à cette collection, je cherche auquel de mes proches il correspond et si je ne le trouve pas, je n’ai plus qu’à me chercher de nouveaux amis. Mais une chose est certaine, je les emmènerai avec moi dans ma tombe.» Comme un avant-goût de cette dernière volonté, flanquée de sa garde naturalisée, Sophie Calle trône en gisant dans les premières salles de l’exposition, sculptée et habillée de céramique par Serena Carone.

Ensorceleuses

La première toujours sur le fil entre autobiographie et récit fictionnel, la seconde croisant caresse réaliste des formes et perception surréaliste, paradent séductrices entre les trophées et les très riches collections d’art, de mobilier et de tapisserie. Mais l’innocence s’arrête à l’apparence! Des matériaux soyeux, précieux, souvent blanc immaculé telle la sérénissime pleureuse de Serena Carone en osmose chromatique et formelle avec une chouette. Ensorceleuses, parfois aventurières quand Sophie Calle scotche sur les vitrines d’armes des portraits de délinquant servant de cible aux policiers américains à l’exercice, les interventions maîtrisent l’art de la contraction comme celui de plaire!

Deux femmes de choc dans un univers historiquement dopé à la testostérone mais, promis juré, aucune n’a voulu l’intrusion subversive. Question posée à Sophie Calle, la plasticienne assure derrière les grandes lunettes teintées lui mangeant le visage ne «pas avoir l’impression d’être entrée par effraction. Je n’y ai même pas songé.» Sauf que par essence, une exposition de la plasticienne française est déconcertante! Extrêmement lisible – les allergiques aux prises de tête de l’art contemporain s’en font une amie – mais d’autant plus troublante et «Beau doublé Monsieur le marquis» ne fait pas exception.

Jeu de pistes entre la réalité et la romance, les Histoires vraies sortent du cadre au propre comme au figuré. Elle raconte le jour où elle a failli se marier avec un homme en partance pour la Chine, les soirs où strip-teaseuse, elle prenait la précaution de s’effeuiller coiffée d’une perruque blonde si jamais ses grands-parents passaient par là! Cette nuit, encore, où une collègue a tenté de l’éborgner avec ses talons aiguilles. Autant de petites perles, autant d’artefacts pour les illustrer. Du rez-de-chaussée rien que pour elle – ses morts, sa panne d’inspiration et ses idées pêchées chez son poissonnier – au dernier étage cernant l’évolution depuis 1895 de l’homme chasseur et de la femme proie après lecture des petites annonces du Chasseur français, la mise en abyme est totale et les résonances nombreuses. Discrètes quand Sophie Calle sillonne les territoires émotionnels de la quête, de l’attente, de la mort, mais appuyées quand elle se met en mode litanie pour égrener le dictionnaire de la chasse.

Le naturel va, vient, revient. Qui chasse qui? Quoi? On rit, on doute, on frémit dans une atmosphère croisant les époques, les sciences, les existences et autant de niveaux de lecture. «On n’est pas dans un white cube, assure l’artiste, et c’est très intimidant d’autant que l’univers muséal existant est déjà fort complexe. Il faut s’y glisser en le faisant vivre différemment.»

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Musée de la chasse et de la nature, Paris IIIe

Jusqu’au 11 février, du mardi au dimanche

www.chassenature.org

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