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Soulages conduit à la lumière

La Fondation Gianadda suit le peintre presque centenaire dans ses recherches incessantes jusqu’à l’une de ses dernières pièces encore jamais montrée. Elle date de juin 2017.

L’exposition de la Fondation montre plusieurs inédits ainsi que des choses rares comme deux des trois «goudron sur verre» existants.
L’exposition de la Fondation montre plusieurs inédits ainsi que des choses rares comme deux des trois «goudron sur verre» existants.
CENTRE POMPIDOU-PARIS

Il n’y a plus un seul Soulages au Centre Pompidou à Paris, un est en prêt au Maroc, les 24 autres à Martigny pour «Soulages, une rétrospective». Une, tout simplement! «Ça veut dire qu’il y en aura d’autres», glisse Camille Morando. Mais ce que la commissaire d’exposition ne dit pas, c’est la portée de cette sobriété. Réverbérant à la fois l’absolutiste qui aime avant tout peindre et cet artiste de l’essentiel qui ne s’embarrasse pas de titres pour ces œuvres. Une technique, des dimensions, une date et… c’est tout! Être dans la juste mesure, c’est encore se faire l’écho de cette sincérité artistique qui a su imposer sa singularité à l’histoire de l’art de son temps. Sans laisser de chance à l’emphase, ni au superflu. «C’est ce que je fais qui m’apprend ce que je cherche», martèle le peintre depuis ses débuts.

Pierre Soulages, géant taillé dans la terre occitane et trop pressé de peindre pour perdre son temps aux Beaux-Arts, sait choisir les mots, à l’image de ceux qui voient la simplicité dans l’audace. Des mots qui portent. Comme ceux qui giflent l’insipide ou l’apathie. «Si on ne voit que le noir dans mes toiles, réplique-t-il souvent, c’est qu’on a le noir dans la tête.» Se répéter l’amuse. C’est aussi la preuve, confiait-il dans ces colonnes il y a six ans lors de son dernier accrochage chez Alice Pauli à Lausanne, qu’il n’a pas changé d’avis. Sûr donc qu’à 98 ans, l’individualiste convaincu prône toujours «l’art d’être soi-même».

Alors… la fierté d’une Fondation Gianadda pour son affiche estivale – si aventureuse par rapport à ses habitudes pour les grandes signatures des XIXe et début du XXe siècles – se fond discrètement ton sur ton! Le noir, signe distinctif de sa communication, depuis quarante ans. Ce noir qui renvoie le peintre à «l’origine de l’humanité» et qui «réfléchit l’univers». Cette fois-ci, pas de place pour l’abondance démonstrative aux cimaises. L’enjeu est ailleurs avec une très belle surprise pour qui s’attend à plonger exclusivement dans les variations de l’outrenoir de Soulages. Ils sont là bien sûr. Magistraux. Mais même fondés sur l’exigence, ils n’ont pas la priorité, ni la prééminence dans un espace d’exposition judicieusement feutré de blanc. Le geste importe bien davantage. En suspens ou forcené, étendue souveraine ou césure, il entraîne l’esprit hors des limites temporelles et spatiales vers la poésie de la lumière. La traque est patiente. Intense. Combative aussi. Que ce soit à travers des fragments de verre qui ne font rien pour retenir cette lumière et que l’artiste traverse d’énigmatiques traces au goudron. Ou dans ce rare bronze piqué par le travail du temps et de l’homme où elle s’invite, à la fois volatile et caressante. L’univers déployé à Martigny est bien celui d’un chercheur qui va jusqu’à fabriquer ses outils de peintre. D’un insatiable. D’un arpenteur des matières et matériaux. Et… Camille Morando, déjà proche de ce travail au moment de la rétrospective événement à Beaubourg suivie par un demi-million de visiteurs en 2009, l’a quadrillé en composant à partir des six décennies de création couvertes par la collection du Musée Pompidou. Des pièces sorties de l’atelier du peintre, d’autres du Musée Soulages à Rodez, d’autres encore de collections privées suisses viennent compléter l’accrochage.

Un inédit pour finir

Il est rythmé, file les chemins de lumière d’un entremetteur, mêlant l’ordre naturel au règne spirituel. Les ondes fusent: on est pris dans la toile d’araignée. Avec pour point de départ, les années 40 – la fin de la décennie surtout, Soulages étant mobilisé – et l’usage du brou de noix, formule de menuisier que l’artiste fait entrer en peinture. Présences. Fulgurances. Ainsi clartés et densités se superposent, s’attirent ou se repoussent. La lumière filtre encore…

Ce jour où le peintre se croit, après des heures d’errance, confronté à l’échec arrive à la fin des années 70. Mais un peu de repos, la conviction que quelque chose devait «sortir de cette toile plongée dans le noir», une énergie du dépassement inépuisable: l’outrenoir s’est imposé. Autoritaire. Radical. En libre trajectoire vers la lumière et en écriture infinie déclinant stries, saillies, viscosités, coulures, obliques ou mosaïques. Toujours à l’œuvre, Soulages a signé l’une de ses dernières toiles le 19 juin 2017. Martigny l’expose, inédite. «Quand, en novembre, j’ai pu annoncer à Léonard Gianadda que nous pouvions avoir cette toile, raconte Camille Morando, il m’a dit «Vous êtes mon cadeau de Noël».

Le grand format clôt l’exposition sans pour autant mettre de point final, c’est d’ouverture qu’il parle. Celle d’un artiste qui ne discourt pas, d’un peintre qui ne cherche pas à raconter le monde mais donne à le ressentir. «Avec Soulages, appuie la commissaire, on n’est pas dans la théorie, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de réflexion. Mais ce n’est pas un conceptuel, il donne une densité, ébranle les frontières et, je dois le dire, à chaque fois que je plonge dans ses œuvres, même celles que je connais bien, j’ai toujours le sentiment de les redécouvrir. C’est qu’il dit, ce qu’il souhaite, que le spectateur s’approprie le sens…»

Martigny, Fondation Gianadda

Jusqu’au 25 nov (tlj, 9 h-19 h)www.gianadda.ch

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