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Stefan Banz voit des «Fontaines» de Marcel Duchamp partout et nulle part

Le spécialiste de l’artiste français revient sur le destin incroyable du fameux urinoir.

Stefan Banz a replongé dans son obsession duchampienne pour tester la rumeur qui attribue «Fountain» à Elsa von Freytag-Loringhoven. Au mur, l'image iconique de l'oeuvre photographiée par Alfred Stieglitz.
Stefan Banz a replongé dans son obsession duchampienne pour tester la rumeur qui attribue «Fountain» à Elsa von Freytag-Loringhoven. Au mur, l'image iconique de l'oeuvre photographiée par Alfred Stieglitz.
CAROLINE BACHMANN

Artiste et curateur, Stefan Banz récidive dans le champ de ses obsessions parmi lesquelles il faut compter une fascination sans limites pour Marcel Duchamp. Sa micro-kunsthalle – sorte de boîte aux lettres muséale installée à Cully – portait déjà le nom de l’artiste français d’avant-garde auquel il a consacré plusieurs travaux dont, en 2010, un symposium et une belle exposition revenant sur les rapports avec Lavaux de son ultime installation, «Étant donnés: 1° la chute d’eau 2° le gaz d'éclairage…», notamment avec la chute du Forestay. Mais, avec son ouvrage «Marcel Duchamp: Richard Mutt’s Fountain», il retourne à l’œuvre emblématique de ce créateur insaisissable: l’urinoir baptisé «Fountain», son ready-made le plus fameux et l’une des œuvres d’art les plus célèbres du XXe siècle.

Le premier pas de son enquête – d’historien de l’art mais aussi de détective à la recherche de petites annonces parues il y a un siècle – visait à questionner l’affirmation, récurrente ces dernières années, selon laquelle l’élaboration de «Fountain» eût été le fait de la baronne Elsa von Freytag-Loringhoven, pittoresque égérie des dadaïstes new-yorkais. Cherchez la femme! Une allégation en phase avec le féminisme contemporain encore relayée récemment par l’écrivaine Siri Hustvedt dans un article du «Guardian» en mars 2019. Les recherches de Stefan Banz montrent pourtant que, s’il devait y avoir une femme derrière l’urinoir, elle s’appellerait plutôt Louise Norton, amante et complice de Duchamp au moment où il présente son œuvre sanitaire à la première exposition de la Société des artistes indépendants de New York en 1917.

Une baronne dans la fontaine?

Marcel Duchamp, ouvert aux démarches participatives, pouvait compter sur des acolytes pour fomenter sa provocation – comme chacun le sait, «Fountain», signée R. Mutt, sera d’ailleurs refusée par le comité dont il était lui-même membre! Mais, dans ce cas précis, Elsa von Freytag-Loringhoven ne faisait pas partie de la clique. Elle ne se serait d’ailleurs pas gênée de se venger si le Français avait usurpé son inspiration, elle qui s’est ouvertement moquée de lui dans un poème satirique de 1921: «I loved Marcel Dushit/He behaved mulish». «Cette association entre elle et «Fountain» vient d’une confusion qu’a faite la biographe de la baronne, Irene Gammel, en lisant le livre «New York Dada 1915-25», de Francis Naumann, qui évoquait la proximité de la baronne dans l’entourage de Duchamp. Par la suite, un historien de l’art (ndlr: Glyn Thompson), qui déteste Marcel Duchamp, a encore tapé sur le clou. En adoptant cette interprétation, Siri Hustvedt raconte peut-être sa propre histoire (ndlr: elle a longtemps été éclipsée par son mari, l’auteur Paul Auster).

Ce malentendu dissipé – même s’il figure encore en bonne place dans l’entrée Wikipédia en français –, Stefan Banz ne s’est pas arrêté en si bon chemin. Dans son livre (en anglais) extrêmement ludique et accumulant de très nombreuses sources avant d’en tirer des déductions et des interprétations stimulantes, l’enquêteur remet «Fountain», au-delà de sa provocation première, sur une orbite plus globale. Car le fameux urinoir met à mal la notion d’original, si prégnante dans l’histoire de l’art. Rappelant que l’œuvre photographiée en 1917 par Alfred Stieglitz n’a jamais été exposée au public. Suite à son exclusion du Salon des indépendants, elle a disparu, sans jamais réapparaître physiquement, n’existant plus qu’au travers de parutions utilisant cette image devenue iconique.

Une occurrence toutefois: sur une photo de l’atelier new-yorkais de Duchamp, probablement prise en 1918, un urinoir est suspendu au mur. Agrandissement à l’appui, il ne s’agit pas du même exemplaire que celui immortalisé par Stieglitz. D’office, cela pose la question de savoir quelle importance l’artiste accordait à l’œuvre physique et on sait que Marcel Duchamp ne se préoccupait pas exagérément du devenir de ses ready-mades, les premiers d’entre eux ont tous disparu. Une investigation approfondie permet même de remettre en question la définition couramment acceptée du ready-made comme objet industriel changeant de statut par la volonté de l’artiste.

Plongée dans les sanitaires

Stefan Banz a épluché des dizaines de prospectus de sanitaires, dont ceux de l’entreprise J.L. Mott Works Ltd. (proche de Mutt, pseudonyme choisi pour cette œuvre), sans trouver le modèle exact documenté par Stieglitz. L’une de ses hypothèses consiste à imaginer que Duchamp aurait emprunté un prototype avant de le rendre une fois son coup fumant réalisé. Ou il aurait aussi pu transformer un urinoir existant de sa propre main, donnant ainsi un aperçu concret de sa théorie de l’«inframince» sur les différences quasi imperceptibles. Dans les deux cas, il ne s’agirait pas d’un objet produit en série.

Cette remarque est d’autant plus intéressante que «Fountain» finit par resurgir dans le monde réel, mais sous les formes de divers avatars tous autorisés par l’artiste. Dès 1938, il y eut des urinoirs miniatures (donc non industriels) pour ses séries de «Boîte-en-valise» qui condensent son univers, mais aussi, en 1950, un authentique ready-made (à retardement?) du fait du galeriste Sidney Janis qui proposa à Duchamp de signer un exemplaire trouvé aux Puces à Paris, ce qu’il accepta. Tout comme il le fit en 1963 à la demande du critique Ulf Linde. Mais l’édition spéciale (12 spécimens) de la Galerie Arturo Schwarz de Milan en 1964, elle aussi authentifiée par l’artiste, fut réalisée par moulage, sur le modèle d’une sculpture – clin d’œil ironique à la tradition de l’histoire de l’art?

Il est impossible de résumer toutes les trouvailles rassemblées par Stefan Banz – l’indifférence accommodante de Duchamp aux interprétations qui lui sont adressées ou son acceptation intrépide du hasard mériteraient un développement –, mais le portrait fouillé qu’il dresse de «Fountain», de sa trajectoire longue dans le monde de l’art, retrace avec perspicacité comment une idée (ou l’idée d’une œuvre), longtemps demeurée fantomatique, peut traverser le temps et la matière dès qu’elle parvient à garder l’esprit d’un public en éveil. Partout ou nulle part, «Fountain» et son byzantinisme conceptuel à la réception heureuse, si ce n’est chanceuse, n’a pas fini de faire couler… de l’encre.

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