Le temps digital des musées d’art

Covid-19Les institutions donnent à voir physiquement l’œuvre, à la ressentir, c’est leur mission, leur objectif. La pandémie de Covid-19 les pousse à se réinventer une vie sur la Toile.

Les institutions – comme le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne – cherchent à maintenir un contact avec le public sur la Toile.

Les institutions – comme le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne – cherchent à maintenir un contact avec le public sur la Toile.

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Il fallait s’y attendre, «La Joconde», alias la star des icônes de l’art, a mis son masque pour descendre dans une rue de Barcelone. Pareil pour les deux amoureux peints par Francesco Hayez en 1859. Conservés à la Brera à Milan, ils se sont offert une escapade murale en ville. Tandis que sur un mur de Pompéi, ce sont les Simpson alignés sur leur canapé qui ont été réquisitionnés pour appeler à «rester à la maison». Même si les exemples ne foisonnent peut-être pas en ces temps ultracontagieux, le street art n’a pas totalement déserté son terrain de jeux.

Pour les lieux d’art – musées, galeries, espaces – désormais confinés avec leurs collections ou leurs expositions, la donne est différente. Leur seul espace d’expression est devenu virtuel. Même pour le temple de la Renaissance italienne devant lequel les files d’attente sont une habitude! Il a fallu une pandémie pour que les Offices de Florence se signalent sur Facebook avec une page créée le 10mars 2020. «L’art et la culture ne s’arrêtent pas, lance le directeur Eike Schmidt en guise de bienvenue aux abonnés (ndlr: 18000 en quelques heures, 33000 huit jours plus tard). Tous les jours, nous raconterons les œuvres et les trésors de nos musées. Ils seront avec vous, dans vos foyers afin de surmonter ensemble ces moments. Nous évitons ainsi toute contagion à part celle de la beauté.»

Le musée aux 4 millions de visiteurs tient parole comme les Musées royaux des beaux-arts de Belgique qui incitent les leurs à «rester connecté». Le 13mars, alors que quelques-uns parcourent encore les salles, le directeur prend la parole dans une vidéo: «S’il ferme ses portes, le musée ouvre sa fenêtre sur le monde digital, vous allez voir, nous allons pouvoir faire des tas de choses. Il y aura des rendez-vous réguliers pour que vous ne soyez pas devant les portes des musées mais à l’intérieur.»

Continuer de proposer

Une simple question d’égard pour David Vuillaume, longtemps secrétaire général de l’Association des musées suisses, aujourd’hui directeur de la faîtière allemande et président de l’Association européenne. «On ne peut pas vouloir faire venir le public à soi en temps normal et ne plus rien lui montrer ni lui proposer en temps de crise. Ici, en Allemagne, il n’y a pas un musée qui n’annonce sa fermeture sans dire simultanément qu’il va continuer ses activités sur internet et les réseaux sociaux. Après… il faut voir ce qu’on propose, il s’agit souvent d’un service minimum et préexistant autour des collections accessibles en ligne.»

À l’arrêt depuis une semaine, la scène suisse semble, elle, encore sous le choc. Comme figée ou entre parenthèses. La majorité des musées d’art font état de la décision, communiquent leur fermeture et disent «se réjouir» de retrouver leur public. Mais l’offre digitale peine au démarrage! «Il faut du temps pour s’adapter à cette nouvelle situation», répond par e-mail la Fondation Beyeler. Tout en constatant sur sa page Facebook l’étrange coïncidence entre une situation de presque confinement et «Cape Code Morning» de Hopper, cette femme aspirée par le paysage mais bloquée à l’intérieur, qui fait l’affiche de son exposition, interrompue. À Lausanne, celle du Musée cantonal des beaux-arts, la première pour ses collections, n’a vécu qu’un jour! Les équipes phosphorent et matérialiseront deux premières idées dès lundi. «Chaque semaine, révèle son directeur, Bernard Fibicher, nous mettrons en ligne une image d’intérieur avec des échappées possibles sur l’extérieur, on commence par un Marius Borgeaud. Les internautes, les écoliers seront invités à s’en inspirer et à nous envoyer leur photo. Nous posterons également chaque jour une œuvre de nos collections avec un commentaire.»

Si, depuis quelques années, les musées d’art ont fait sauter quelques verrous protectionnistes, notamment avec la mise en ligne de leurs collections, nombreux sont ceux qui doivent desserrer un frein historique, si ce n’est viscéral. L’échange virtuel étant à l’opposé de la mission originelle d’un musée qui donne à voir physiquement une œuvre d’art. «Mais dans la situation actuelle, insiste David Vuillaume, il s’agit de conserver le lien, pas de le remplacer. Et quand je vois ces visites qui s’organisent sur les réseaux sociaux, je vois surtout le lien social entre la personne menant la visite et celle qui est devant son écran.» C’est dans ce sens justement que le Musée du Locle entend avancer, en plus de lancer prochainement un concours de caricatures en écho à son exposition sur Chappatte. «Nous sommes en train de créer du contenu qui ne remplace pas la visite physique dans un musée. Et nous allons profiter de montrer ce que nous n’avons pas encore eu le temps de faire, glisse Morgane Paillard, chargée de communication et de médiation. Soit les coulisses, comment fonctionne une collection ou encore qui sont les gens qui travaillent.»

Le paradoxe du virtuel muséal

À la tête de sa chaîne YouTube en plus d'une présence sur les réseaux sociaux, l’Aargauer Kunsthaus a une longueur virtuelle d’avance, conscient et à l’aise avec l’idée d’avoir aussi un public qui consomme sur ces plateformes, parfois même sans venir dans ses murs. Mais Christina Omlin, responsable de la communication, se défend encore de parler de stratégie digitale. «C’est un paradoxe pour nous, musées, que de devoir dire «venez nous voir dans un monde virtuel», mais je crois que cette situation aussi difficile qu’elle soit est aussi une opportunité. Nous avons pris l’habitude d’avancer pas à pas. Là, la situation nous oblige à faire le grand saut pour rester en contact, pour conserver le lien et l’intérêt pour l’art. Cet art qui est aussi un facteur d’espoir et de réflexion…»

S’il n’y a pas de course aux superpoints ni à l’excellence, les pionniers posent des jalons pour le long terme et montrent leur capacité à s’adapter dans un monde muséal évolutif. Covid-19 ou pas! À Vevey, le Musée Jenisch s’est engouffré dans une brèche encore différente. Avec sa page Facebook, il «s’invite» chez nous en institution actrice dans la vie d’une collectivité, partageant de l’info sur ses collections comme les opportunités proposées par d’autres acteurs culturels. «On est pile dans une tendance très forte au niveau de l’Association des musées européens, souligne David Vuillaume. La définition du musée est en jeu! Pour certains, son acceptation comme un espace collectant et présentant des objets n’est plus adaptée, l’envie étant de le considérer comme un lieu public, comme un outil ouvert à tous et engagé dans les thèmes du moment.»

Créé: 21.03.2020, 12h53

Survol d'une offre plurielle et internationale

Le mastodonte
Dans la famille Google, on aime aussi l’art et la culture avec un accès direct à plus 45000 reproductions haute définition d’œuvres conservées dans près de 500 musées répartis dans une cinquantaine de pays dont, notamment pour la Suisse, le Musée Olympique de Lausanne, le Kunsthaus de Zurich et la Fondation Beyeler à Riehen. On s’en doute, Google oblige, toutes les entrées sont bonnes pour organiser sa visite, chronologique, biographique, en haute définition, par artiste, en 3D pour les monuments, accompagnée d’un guide ou même chromatique. Toutes sauf une, le Covid-19 ne s’y est pas encore invité.

artsandculture.google.com


La galerie lausannoise

Gilles Richter et Régine Buxtorf ont fait entrer le monde virtuel dans leur galerie lausannoise de l’avenue William-Fraisse à Lausanne il y a huit ans déjà, ce qui leur permet de proposer ces jours leur «musée virtuel». «On l’a appelé comme ça, peut-être un peu pompeusement, rigole
Régine Buxtorf, mais à l’époque on l’avait imaginé dans ce sens, pensant aux personnes empêchées de sortir pour une raison ou une autre. C’est aussi une banque de données pour nous, nos archives, en même temps qu’un outil pour les artistes.» À voir sans modération, Pajak, Alexandre Loye, Louiza, Georgik, Mix&Remix, Noyau et tant d’autres.

https://richterbuxtorf.ch

Le top 5

On ne peut pas dire que le hit-parade des musées à visiter par temps de coronavirus soit marqué par l’originalité! Les sites qui se plient à l’exercice de la sélection se retrouvent autour des mêmes. Le MoMA de New York qui a mis en ligne les archives de toutes ses expositions depuis 1929 en plus d’un aperçu de ses collections. Le Louvre et ses visites virtuelles par section. Le Prado, ses Goya, Velázquez, Durer et autres Hieronymus Bosch. Ou encore le Rijksmuseum à Amsterdam et les Offices à Florence pour une visite presque réelle. Un classement qui correspond aussi aux musées parmi les plus visités avec des opportunités virtuelles qui n’ont pas attendu le confinement des visiteurs pour exister.

Le top curieux

Le temps étant un peu moins compté, sortons des sentiers battus pour une visite de l’expo parisienne de Hirschhorn ouverte le 7mars chez Chantal Crousel. L’artiste pallie sa fermeture avec une visite commentée de 20 minutes sur YouTube. L’invitation à se perdre dans le temps vaut aussi avec le catalogue raisonné de Ferdinand Hodler, une somme d’œuvres et d’informations mises en ligne par l’Institut suisse pour l’étude de l’art (www.sik-isea.ch). Sur le même site se trouve le travail de l’auteure d’art brut Aloïse Corbaz. Envie d’une visite encore plus intime? Direction Mexico où le Musée Frida Kahlo propose une immersion dans la maison où l’artiste a vécu et laissé beaucoup de son âme.

Pour les enfants

Génial, tout est permis, on peut même colorier une œuvre d’art! S’il n’y a plus école, certains musées pensent aux plus jeunes. Ainsi, tous les mercredis sur sa page Facebook, le Musée d’art et d’histoire de Genève offre les contours d’une œuvre de sa collection. Cette semaine, deux belles du XVIIIe attendaient de prendre des couleurs. À Vevey, le Musée Jenisch met à disposition gratuitement et à télécharger sur son site internet (museejenisch.ch) une sélection de ses cahiers à colorier, série lancée en 2014 en collaboration avec des artistes suisses. De son côté, le Musée du Locle réfléchit à la mise en place d’ateliers pour enfants pour remplacer ceux prévus in situ avec les écoles.
F.M.H.

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