«Je suis totalement inféodé au visible»

Arts visuelsExposé à l’Espace Arlaud à Lausanne avec une sensibilité qui fait écho à son œuvre dessiné, gravé et peint, Edmond Quinche donne à voir un certain hasard.

Edmond Quinche amasse des papiers, des objets, des livres dans son atelier de Baulmes, il ne jette rien.

Edmond Quinche amasse des papiers, des objets, des livres dans son atelier de Baulmes, il ne jette rien. Image: Jean-Paul Guinnard

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Pas de deux intimiste avec les empreintes du visible, l’œuvre est silencieuse. Librement, follement silencieuse sur les cimaises de l’Espace Arlaud, à Lausanne, où elle règne, imposant son tempo contemplatif! Alors, dans un réflexe stupidement conditionné, on imagine son auteur plutôt taciturne: il n’en est rien. Très vite, une fois attablés avec Edmond Quinche dans sa cuisine de Baulmes restée au temps des vraies valeurs, il est question de mots.

De l’«humilité». Ce mot qui devrait le premier qualifier un artiste, «parce que, finalement, ce dernier fait… ce qu’il peut». On parle aussi de l’«émerveillement», cet autre mot qui rythme la description des phases de travail précédant l’œuvre. Ou encore de ces mots qui viennent coloniser le langage courant et dont on ne sait pas vraiment ce qu’ils disent. «Prenez… «improbable», lance Edmond Quinche, j’ai horreur de ce terme, on le met à toutes les sauces. Et des tics de langage, il y en a tant d’autres. Ça me fait rire, mais on les subit, devenu esclaves.»

L’artiste, lui, vit tout le contraire! Il se laisse envahir, spectateur attentif de ces branches d’arbre qui réseautent avec l’étrange ou secouent la sérénité, il se pose en témoin de ces formes du cosmos qui se réincarnent ou de ces ombres défiant les lois de la pesanteur pour devenir empreintes sur la feuille de papier. «Le cérébral ne compte pour rien, je suis à disposition», dit-il. On le comprend dans son récit, les heures passées à l’extérieur, souvent au crépuscule en vrai chasseur d’images comme de leur sensation, ne sont pas longues, elles sont pleines. «Je vais toujours dans les mêmes endroits, mais sans intentions préconçues. Ces dernières, par trop autoritaires, ne servent à rien, si ce n’est à faire de la merde. Il faut arriver à s’abstenir et à laisser venir. Mais cela implique que ce que je fais en extérieur, je serai incapable de le retoucher à l’atelier, le «dehors» me manquerait.»

Lieu de mille et un questionnements autant qu’amas de possibles, l’atelier au sous-sol de l’ancienne chocolaterie de Baulmes, dit cet artiste incapable de jeter, parce que toujours dans l’expectative de concrétiser une sensation ou une autre. Alors… il amasse. Des fleurs séchées. Un masque du Lötschental. Le Goya offert par un galeriste neuchâtelois. Des lunettes. Mais surtout des papiers, des myriades de papiers et… des livres.

«Le matin, quand je descends, j’en ouvre un – ils m’ont été donnés, jamais je n’aurais pu me les offrir –, je regarde, je me perds dans la lecture, mais ce regard porté aux choses fait que j’ai envie de travailler. Avec la peinture – j’en réalise moins –, c’est tout différent, on est dans le domaine du faire. Je tripote de la pâte en faisant une masse qui me sert à tartiner des bases qui sont parfois là depuis trente ans sur une toile dans l’attente que je trouve un accès. Parfois, il se réalise malgré moi. Avec Tal Coat (ndlr: à l’atelier de Saint-Prex, Edmond Quinche était le lithographe attitré du Français), on en parlait. Il faisait papier sur papier, parfois jusqu’à 80 aquarelles en une soirée, et me disait les mettre dans un tiroir, en attendant que, peut-être, elles se transforment toutes seules.»

L’attrait de la matière

Balade intemporelle et libre dans une œuvre demandant du temps, celui de la contemplation, de l’intériorisation, de l’harmonie, le très bel accrochage lausannois témoigne de ce besoin sensuel de se confronter à la matière. Au tramage du papier, à sa surface tour à tour soyeuse ou résistante, et de vivre la nature matrice. Il y a ces sensations de paysage au lavis de sanguine, ces vibrations végétales au lavis, ces regards à la pierre noire cheminant à travers les densités.

La modestie des sujets, désarmante, rend leur force d’attraction irrésistible. Que la lumière éclate ou passe, furtive, que le frémissement des choses s’offre, figuratif ou plus abstrait, on se laisse imprégner. Et on cherche à isoler une forme dans ces dédales d’énergies, à cerner une présence dans l’absence de description. Une apparition. Un spectre. Un visage. Les ombres dansent, des corps se recroquevillent ou s’écartèlent. Un profil surgit. «Parfois, à force de chercher à reproduire ces sensations, j’ai même fait des trous sur la feuille de papier, mais je n’abandonne pas, je recolle du papier. Une chose est certaine, je ne fais que ce que je vois, il m’est impossible d’inventer quelque chose. Je suis totalement inféodé au visible.»


Lausanne, Espace Arlaud Jusqu’au 21 juillet, me-ve (12-18 h), sa-di (11-17 h) www.musees.vd.ch

Créé: 11.06.2019, 11h29

En dates

1942
Naît à Zurich.

1958
Entre au Beaux-Arts, à Lausanne, contre l’avis de son père, qui le voulait boucher. Il suit les cours de Jacques Berger et d’Albert Yersin.

1962
Commence à s’intéresser à la litho.

1964
Intègre le groupe L’Épreuve, qui pratique la gravure.

1968
Contribue à la création, à Villette, avec Pietro Sarto et Françoise Simecek, de ce qui deviendra l’Atelier de Saint-Prex. Il sera l’imprimeur-lithographe de nombreux artistes, dont Tal Coat mais aussi Albert Chavaz ou Denise Voïta et Jean Lecoultre.

1972
Reçoit la bourse Alice Bailly. Vient s’établir à Baulmes, au pied du Jura, et passe aussi plusieurs mois dans son autre fief, l’Irlande, où il possède une maison.

2000
Parution d’un premier ouvrage important sur son œuvre et sous la plume de Florian Rodari.

2018
Expose à la Fondation Saint-John Perse, à Aix-en-Provence.

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