Ulla von Brandenburg plante son théâtre de la vie à Vevey

ExpositionIncontournable là où l’art contemporain se fait et se montre, l’Allemande s’est emparée du Musée Jenisch pour le transfigurer. Une exposition vivifiante à ne pas manquer.

L’Allemande vivant à Paris est venue à Vevey avec une part peu montrée de son œuvre, son travail sur papier. Elle est aussi venue avec une atmosphère qui transcende les salles.

L’Allemande vivant à Paris est venue à Vevey avec une part peu montrée de son œuvre, son travail sur papier. Elle est aussi venue avec une atmosphère qui transcende les salles. Image: FLORIAN CELLA

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Étrange d’évoquer la mort ne serait-ce que… d’un dessin qui ne survivrait pas au temps, même de commencer par là, dans une exposition qui dit si bien la vie. Toute-puissante. Grandeur nature. Follement épanouie dans ses tourbillons d’énergies colorées. Et pourtant, Ulla von Brandenburg ne se dédit pas! L’artiste allemande, qui a fait des espaces d’exposition temporaire du Musée Jenisch son univers, ne cesse d’invoquer la finitude. La réalité pour elle n’étant autre qu’une bascule, qu’une succession d’après. Plus jouissifs que divins, plus évolutifs que divinatoires.

Alors telle Alice traversant le miroir, vidéaste, elle lève les voiles, les uns après les autres dans une forêt de tissus extraits (pour la petite histoire) de sa fantasque garde-robe. Aquarelliste, ce sont ses traits, fluides et libres de couler, qui filent vers la métaphore d’un renouveau éternel. Et comme l’œuvre n’est conçue que totale, intègre, la cohérence va de l’acte au discours, La plasticienne travaille sur des papiers récupérés, de vieilles affiches, des pages de garde d’un livre, et se sert d’images trouvées comme point de départ. «L’idée d’un dessin qui s’en va, qui s’évanouit pour probablement mourir, m’intéresse, appuie-t-elle. On pourrait même aller jusqu’à la comparaison avec la fragile empreinte du visage du Christ sur le tissu qui a servi à Véronique pour l’essuyer.»

Cette volatilité, ce possible transpire dans l’ensemble de l’exposition veveysanne, de ses fondements à ses bouillonnements. Le temps compte! Pour dire qu’il importe, qu’il impacte l’esprit comme le sens. Les œuvres ne sont-elles pas posées au sol, à plat, dans une disposition inhabituelle pour une exposition? Le visiteur est-il arrivé au bon moment? Aucun cartel sur les parois, l’accrochage serait-il encore à faire? Ou, au contraire, vient-il de s’achever? Le trouble persiste devant les immenses tentures couvrant les cimaises du Musée Jenisch, et, portant la marque de tableaux décrochés, comme l’expression d’un temps passé, alors que d’autres très présents ne demandent que la protection institutionnelle de ces murs. «Les empreintes correspondent exactement aux œuvres qui sont dans la pièce mais, glisse l’artiste, si ces dernières avaient réellement été accrochées, ce serait très dense, sans respiration aucune.»

Le constat final est autre, oxygénant, vivifiant, les sensations prises dans une atmosphère différente, tout au ravissement d’être transporté… ailleurs par une exposition singulière. Absolue, celle-ci ne se défend pas que par l’emprise d’un geste artistique fort, pas plus qu’elle ne s’appuie sur l’éclat dominateur des couleurs, il ne faudrait pas oublier le fond.

Figuratif mais pas figé dans ses choix! Le bleu aurait pu être jaune, le rouge, vert, l’illustration autre. Ce sont les références, leur profusion diffuse, leur addition significative qui comptent. Un montreur d’ours. La forêt. Le cinéma. Des marionnettes indonésiennes. Le chorégraphe Balanchine. Les mondes sous-marins. Le spiritisme. Les femmes. D’une salle à l’autre, les mondes varient mais le patchwork – au propre comme au figuré – se tend dans une construction d’ensemble, renvoyant une douce mélancolie ou, à choix, une inquiétante sérénité. Toutes deux plantant le même décor d’une comédie humaine universelle. Chez Ulla von Brandenburg, le trait signifie, ni engagé, ni critique, il agrège les existences de même que les images ont eu une vie avant de passer aux couleurs lavées par l’aquarelle. Et s’il ne fallait qu’un exemple, l’iconique portrait en pied de Colette en témoigne!

Un souffle de plus

«Je ne suis pas là pour réinventer une image préexistante, mais juste pour répéter celles appartenant à la mémoire collective. Il est vital de se souvenir que l’on vient de quelque part, insiste l’artiste, il faut reconnaître l’histoire et ceux qui ont lutté hier pour lever les contraintes ou les barrières aujourd’hui.» Le discours est plus fort encore dans la salle des femmes qui ont marqué leur temps, contre-pied d’ancestrales galeries de portraits donnant le privilège à la testostérone sur la sensualité.

Chaque pièce de l’exposition offre un souffle de plus, une strate supplémentaire dans la construction d’un espace mémoriel, le passé pour appui, l’empreinte du présent sur le papier, la seconde d’après en guise de promesse d’un mouvement perpétuel. L’ensemble lévite entre ces différents états, le monde d’Ulla von Brandenburg tangue, fluide, il ruisselle, sagace, il joue de ses propres résonances et correspondances. Autogames, les thèmes se démultiplient, plusieurs se masquent derrière un double jeu, certains dessins sont de l’artiste, certains pas et même les modèles vus dans une salle peuvent ressurgir ailleurs. Tous libres d’être comme de paraître, autre!

Œuvre d’un jet, le premier sans la sûreté d’une esquisse préalable, le travail sur papier de l’Allemande se sert de la fulgurance et se fortifie, exalté par la couleur. Tel un geste fébrile, tel un tag, peut-être… éphémère. L’artiste n’avait jamais fait le rapprochement entre sa propre expression et le street art. Pourtant à Vevey, il éclate littéral et idéologique. D’une prise de parole très libre à l’idée d’un espace public appartenant à tout le monde.


Vevey, Musée Jenisch Jusqu’au 27 mai Du ma au di (11 h-18 h), je (11 h-20 h) www.museejenisch.ch (24 heures)

Créé: 20.03.2018, 14h33

Mais encore

50

Le nombre de pièces créées pour «A color notation» qui en compte 80. «Un artiste qui s’investit pareillement pour un lieu, c’est un rêve», admire la commissaire de l’exposition Julie Enckell Julliard. Née en 1974, vivant à Paris, exposée entre le Stedelijk à Amsterdam, le Centre Pompidou à Paris, le Mamco à Genève, Ulla von Brandenburg a fait partie des finalistes 2016 du palmarès le plus prestigieux de l’art contemporain, le prix Marcel Duchamp.

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