Pour voir Noël même en peinture

Beau livreConvier Rembrandt, Vermeer, Avercamp et aussi Cornelis van Haarlem aux festivités.

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Il ne déparerait pas le «Banquet des officiers arbalétriers» peint en 1599 par Cornelis Cornelisz van Haarlem. À 44 ans, prunelles bleues comme un ciel de Frise, petite barbiche châtain, Jan Blanc est l’un des spécialistes les plus clairvoyants de la peinture flamande et hollandaise du XVIIe siècle. Il est aussi le doyen de la Faculté des lettres de l’Université de Genève, un professeur d’histoire de l’art moderne autant adulé que redouté par ses étudiants pour son exigence. Ce Français d’origine, formé à Lausanne, dirige depuis 2018 un projet d’étude soutenu par l’UNIGE et le Fonds national suisse de la recherche scientifique qui interroge la notion de «siècle d’or» ou d’«âge d’or» appliquée à la production artistique des Provinces-Unies après leur émancipation de la tutelle espagnole en 1581. À mi-chemin dans cette étude, Jan Blanc publie un premier état des lieux chez Citadelles & Mazenod. Loin de l’austère volume universitaire, «Le Siècle d’or hollandais» est un ouvrage opulent et fastueux, luxuriant dans sa forme, novateur sur le fond.

«L’histoire de l’art, c’est de l’histoire. Il est essentiel de prendre une distance critique vis-à-vis de certaines catégories usuelles, de questionner les notions existantes», souligne le professeur, assis dans son bureau de la rue de Candolle avec vue sur le marché de Noël des Bastions. «Il est important de cumuler les connaissances, mais il faut aussi savoir les critiquer.»

Voilà donc l’appellation «siècle d’or» sur la sellette. En septembre dernier, l’Amsterdam Museum et son conservateur en charge du XVIIe siècle, Tom van der Molen, décidaient de bannir des murs les cartels portant cette dénomination. Derrière ce concept se dissimulerait une dimension morale et idéologique peu glorieuse. Tom van der Molen: «Dans l’histoire occidentale, l’Âge d’or occupe une place importante étroitement liée à la fierté nationale, mais les associations positives du terme telles que la prospérité, la paix, la richesse et la conscience oublient de raconter l’histoire complète de la réalité à cette époque. Le terme ignore les nombreux aspects négatifs du XVIIe siècle, tels que la pauvreté, la guerre, le travail forcé et le trafic d’êtres humains.» D’autres musées néerlandais, comme le Rijksmuseum à Amsterdam, choisissent, eux, de conserver la dénomination.

Tom van der Molen se trouvait dans la salle lorsque Jan Blanc présentait son projet de recherche il y a deux ans. Est-ce là que le tilt s’est produit dans la tête du conservateur néerlandais? Une étude pilotée depuis Genève a-t-elle provoqué un séisme dans les salles des Rembrandt, Vermeer, Vroom et Bloemaert? C’est probable. Jan Blanc et son équipe se sont livrés à un examen patient non seulement de l’art, mais aussi de la philosophie, de la politique, du droit, de l’économie et des sciences de l’époque. Il montre qu’à la fin du XVIe siècle se produit dans le nord de l’Europe une révolution sociale (naissance des grandes villes, du capitalisme, des relations internationales) et culturelle, qui mène à la création des Provinces-Unies en 1581. Or, ces bouleversements se lisent dans la production artistique. La peinture révèle des guerres sanglantes lorsque ceux qui déposent des couleurs sur la toile représentent des scènes mythologiques, où fauves et monstres dévorent des êtres humains. Elle proclame les succès de la flotte néerlandaise, alors la plus puissante au monde, en dessinant des marines. Les représentations florales célèbrent la tulipe, fleur de la Hollande par excellence. Des scènes nocturnes avec des phares de lumière exaltent le rayonnement de la nouvelle nation néerlandaise. Les peintres rendent hommage à la jeunesse pour magnifier un pays nouveau-né et sa population d’artisans, de familles industrieuses et de corporations. Les tableaux figurant l’Âge d’or («Aetas Aurea») tel que l’imaginaient Ovide et Virgile – l’homme vivant en harmonie avec la nature – abondent.

«Nous nous situons dans ces représentations entre l’histoire et la légende, commente Jan Blanc. C’est une certaine idée de la réalité qui est figurée, passée par le filtre moral, religieux et social. Les Provinces-Unies se forgent une identité qui fasse société. Les artistes en sont conscients: dans un poème du début du XVIIe siècle, Karel van Mander parle de «siècle d’or». Les Néerlandais construisent un récit collectif pour permettre aux communautés des sept provinces, différentes dans leurs origines, leur langue et leur religion, de vivre ensemble.»

Et l’historien de l’art de relever un point saillant: cette élaboration collective est à peine produite que s’élèvent des voix pour la critiquer. Le peintre Adriaen van de Venne par exemple souligne les limites de ce travestissement du réel. Le «siècle d’or» serait-il une fake news? «Non! s’insurge Jan Blanc. Les Pays-Bas sont tout de même très prospères au XVIIe siècle: la culture, les arts et les sciences y sont florissants. Il s’agit plutôt de storytelling, de mise en intrigue de la réalité, d’une manière de donner du sens au réel par un récit.» Brillant!

Créé: 22.12.2019, 17h26

Info

«Le Siècle d’or hollandais»
Jan Blanc
Ed.Citadelles & Mazenod, 608p.

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