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Yann Mingard, Quichotte conceptuel du climat

Avec l’exposition du Suisse, la première gratuite à l’Élysée, l’enquête et l’énigme écologiques sont au premier plan. Critique.

Le Grand glacier d'Aletsch, très vert. Trop vert? Moosfluh, Suisse, 2017.
Le Grand glacier d'Aletsch, très vert. Trop vert? Moosfluh, Suisse, 2017.
YANN MINGARD/ Courtesy Parrotta Contemporary Art

L’engagement écologique, la transdisciplinarité, un penchant puissant pour la conceptualisation, voire l’abstraction, ainsi qu’une propension ludique à retracer les jalons de ses propres recherches sont au cœur de l’exposition du photographe suisse Yann Mingard, «Tant de choses planent dans l’air, d’où notre vertige», la première à s’ouvrir gratuitement dans un Musée de l’Élysée bientôt en partance pour Plateforme 10.

Mais que montre concrètement cette mise en espace d’un travail qui a aussi donné lieu à un livre? Des tirages géants de négatifs voilés, symboliquement «irradiés», évoquant l’accident nucléaire du crash d’un B-52 américain en 1968 au Groenland. Des diptyques associant des détails de ciels peints par William Turner (1775-1851) et des images, quêtées sur Google, de couchers de soleil trouvées à l’aide de mots-clés tels que «pollution». Des visions luminescentes de carottages glaciaires. Des photographies des ossements du mammouth de la vallée de Joux qui ressemblent à des morceaux de charbon.

Dans leur affirmation lapidaire, ces indices visuels ne renvoient qu’à leur présence têtue, affirmant seulement leur sélection par un artiste et renvoyant au «vertige» d’un titre emprunté à l’écrivain Jim Harrison et son livre «La bête que Dieu oublia d’inventer». Évidemment, à parcourir les salles en compagnie du photographe et de son commissaire-anthropologue attitré Lars Willumeit, les rapports deviennent sensibles. Les à-côtés de la plaque peuvent se développer. Pour le visiteur un peu moins chanceux, un guide imprimé distribué à l’entrée de l’exposition pourra faire l’affaire, si l’on n’est pas rétif à la lecture.

Leçons de choses et d’images

On apprend donc que, en 1968, le gouvernement américain s’est suractivé autant pour exfiltrer des montagnes de glace radioactive que pour étouffer médiatiquement l’accident. On découvre aussi que les soigneuses observations des toiles de Turner permettent à des météorologues d’estimer la quantité d’aérosols volcaniques de l’atmosphère, à l’époque saturée par les éruptions du volcan Tambora en 1815. Les échantillons de glace rappellent le caractère précieux des informations qu’ils renferment: avec leur fonte, c’est la banque climatique de notre passé qui disparaît. Et la séquence consacrée au pachyderme du quaternaire est l’occasion de rappeler les bouleversements liés au dégel du permafrost (et ses réserves délétères de méthane) ainsi que les projets délirants autour de la potentielle réintroduction du mammifère laineux dans le nord sibérien à des fins de régulation de l’écosystème.

D’autres chapitres sont plus directement limpides, comme cette salle où trône une majestueuse image du glacier d’Aletsch. L’histoire nous dit que, en 1678, les habitants de la commune de Fiesch, en contrebas, avaient organisé des processions de prières dans l’espoir d’arrêter sa progression. Trois siècles et demi plus tard, ils ont inversé leur requête sous le haut patronage de Benoît XVI. Le pape François ira plus loin, en qualifiant les climatosceptiques de pervers. Les photographies d’animaux empaillés (ou de squelettes de dinosaures millénaires) vendus par Christie’s à de fortunés collectionneurs de créatures disparues ou en voie d’extinction indiquent aussi bien les paradoxes de notre temps.

Fourmillements enfouis

«Tant de choses planent dans l’air, d’où notre vertige» fourmille ainsi d’éléments intrigants mais pertinents qui alertent sur l’urgence climatique. Mais, enfouis, souterrains aux dispositifs visuels mis en œuvre, ces discours ne sont pas assurés de trouver leur voie jusqu’à la surface, contrairement aux mammouths régulièrement régurgités par des sols réchauffés.

Pas sûr que, sur l’échelle de l’agit-prop, cette tactique soit la plus apte à réveiller les consciences. La méthode a pourtant un avantage indéniable: elle contourne justement la frontalité des donneurs d’alerte climatique dont on se détourne trop souvent, lassé par l’idée de savoir quel discours ils vont tenir. Yann Mingard maintient le suspense, mais requiert un peu d’effort. L’exposition étant gratuite, il est loisible d’y revenir plusieurs fois.

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