«Zao Wou-Ki avait dompté la tragédie»

ExpositionPassionné de peinture, Dominique de Villepin, ancien premier ministre français, sera présent lors du vernissage, jeudi au Musée d’art de Pully, de «La lumière et le souffle»

«Sans titre», eau-forte et aquatinte, 1959.?

«Sans titre», eau-forte et aquatinte, 1959.? Image: DR

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Grand amateur d’art, biographe et ami intime du peintre d’origine chinoise et de son épouse, Françoise Zao-Marquet, Dominique de Villepin ne pouvait pas manquer le vernissage, jeudi soir, de l’exposition intitulée «La lumière et le souffle» que le Musée d’art de Pully consacre à Zao Wou-Ki, décédé à Nyon en 2013, à l’âge de 93 ans. L’ancien premier ministre de Jacques Chirac, de 2005 à 2007, y dédicacera son dernier livre, Zao Wou-Ki et les poètes . Interview.

Quand on vous lit sur Zao Wou-Ki, on éprouve le sentiment que son œuvre habite votre vie. Pour quelles raisons?

C’est avec lui, Françoise et Marie-Laure, mon épouse, l’histoire d’une profonde amitié, personnelle et familiale, de ces amitiés qui peuvent redessiner votre vie, l’infléchir, la faire résonner. Mais, au-delà, il y a bien sûr mon admiration pour l’un des plus grands peintres du XXe siècle, un peintre porteur d’un message et d’un destin de dialogue des cultures et des civilisations. C’est aussi le peintre d’une recherche permanente de la nouveauté. Il concevait la peinture comme une aventure.

En quelles circonstances l’avez-vous découvert?

Je l’ai découvert par René Char et par les poètes. Mon premier éblouissement fut la découverte de ses gravures illustrant Les compagnons dans le jardin, de René Char.

Vous parlez de son parcours, amorcé dans une Chine dévastée et poursuivi en France, avec beaucoup d’admiration. Derrière le peintre, l’homme est-il un exemple pour vous?

Wou-Ki était un homme extraordinaire jusque dans sa simplicité. Il possédait des dons presque invisibles et pourtant immensément rares. Par exemple la capacité d’admirer. Toute sa vie, il s’est lié aux poètes les plus exigeants et les plus forts de leur temps, comme Henri Michaux ou René Char. Il avait aussi le don du partage en matière de création, une générosité qui lui permettait d’établir des passerelles entre les arts. Un don d’étonnement, enfin, qui lui permettait de toujours être au milieu de la vie, de toujours être en mouvement.

Vous avez eu le privilège d’être son ami: pouvez-le décrire au quotidien, lui qui était couvert d’honneurs mais qui semblait en sourire?

Il souriait de tout. Ce sourire c’était l’acceptation de la vie, de tous les dons de la vie, et c’était en même temps la distance intérieure et la sagesse des expériences douloureuses. Un sourire sans aucune ironie, qui lui permettait de se saisir du monde et de la vie. Il souriait en accompagnant la main de celui qu’il emmenait dessiner, en lui ouvrant les yeux sur le paysage. Il souriait dans les cérémonies et sous les ors de la République, lui, venu cinquante ans plus tôt à Paris, sans un sou en poche.

Les tableaux de Zao Wou-Ki, certaines œuvres du moins, évoquent turbulences et souffrances. Est-ce cela qui parle à votre cœur?

Le chaos et les tourments sont passionnants lorsqu’ils sont fondateurs, lorsqu’ils annoncent une création. Il faut parfois accepter de se remettre en cause, de faire chavirer ses certitudes, son regard, ses croyances pour aborder un monde neuf, pour voir le monde d’un œil neuf. C’est cet effet que produisent pour moi les œuvres de Zao Wou-Ki. Elles emmènent non pas vers les gouffres mais par les gouffres. Elles annoncent toujours quelque chose d’autre, la possibilité de l’inconnu.

Zao Wou-Ki a traversé des années difficiles, nostalgiques, mais il a pourtant toujours dit son «bonheur de peindre». Comment l’expliquez-vous?

Zao Wou-Ki avait dompté la tragédie. Le «bonheur de peindre» n’était pas chez lui une joie béate, donnée d’avance. C’était une conquête de haute lutte, c’était son âme passée au tamis de la vie, car il avait connu des épreuves douloureuses tout au long de son existence. C’est en cela que l’art de Zao Wou-Ki était indissociable de sa vie. Ils ne faisaient qu’un, rejaillissant sans cesse l’un sur l’autre.

Vous publiez Zao Wou-Ki et les poètes chez Albin Michel. Pourquoi Michaux, Char et d’autres l’ont-ils tant aimé?

Ils l’ont aimé parce qu’il a voulu comprendre non pas leurs mots, mais leur parole. Il a assumé le risque de les entendre, de les mettre en couleur, de les illuminer au sens des enluminures des manuscrits anciens. Il ne s’agissait pas pour lui d’illustrer des poèmes, mais de magnifier des visions et de les faire entrer dans un espace de création partagée où les formes et les mots disparaissaient au profit de la sensation pure. Il y avait de la part de Zao Wou-Ki une recherche poétique qui est profondément ancrée dans son amitié pour les poètes d’abord, mais aussi dans une approche très chinoise de l’unité des arts et de l’union fondamentale, dans cette vieille famille de lettrés, du poème et de la peinture.

Vous avez récemment avoué que l’art vous a aidé à survivre en politique. Vos années au pouvoir ont-elles été à ce point douloureuses?

La politique est souvent aride, décevante. Il y a beaucoup de faux-semblants. Ce n’est pas la seule activité dans ce cas, d’ailleurs. Mais l’art rappelle à l’authentique et à l’essentiel. L’art évite de se perdre en route. C’est ce qui donne dans une vie la respiration nécessaire pour exister pleinement, simplement, en dehors de ce qu’on fait ou de ce qu’on attend. L’art est toujours au présent et c’est à chaque fois un dialogue intime entre soi et soi, qui interdit tout mensonge.

Difficile de ne pas vous demander comment va la France?

Gramsci écrivait: «Le vieux monde se meurt, le nouveau n’est pas encore né et entre les deux surgissent des monstres.» Nous traversons une période d’immenses transformations. C’est une source d’espoirs et de chances, mais aussi de peurs et de déséquilibres. C’est eux que l’on voit davantage aujourd’hui. D’autant que le système politique français n’est pas capable d’accoucher ce nouveau monde. C’est un défi immense, pour la France, pour chaque Français mais aussi pour tous les Européens confrontés à la même exigence de refondation de leurs attentes et de leurs engagements démocratiques. Il y a aujourd’hui un immense besoin d’ouverture sur le monde.

Depuis toujours, Zao Wou-Ki aimait la Suisse. Comprenez-vous qu’au crépuscule de sa vie il ait choisi de quitter la France pour s’y installer?

La Suisse est, en Europe, le paysage qui parle le plus directement à l’âme chinoise. C’est le pays des eaux et des montagnes. «Shan shui» , montagne rivière en chinois, désigne en même temps l’art de la peinture. Toute la peinture de Zao Wou-Ki était une confrontation avec le mystère de la nature et des éléments. Déjà à son arrivée en Europe, lors de ses voyages des années 1940 et 1950, les paysages suisses, à Locarno, par exemple, ont joué un rôle essentiel dans la recherche de son style propre, son chemin vers l’abstraction. Et avec l’âge il avait trouvé une relation plus apaisée, un retour au paysage et à la nature qui trouvait son plein épanouissement en Suisse. Il y était heureux.

Et vous, quel rapport avez-vous avec la Suisse?

J’y ai de nombreuses attaches et souvenirs. J’y ai été souvent dans mon enfance. Mais plus encore je ressens un lien fort avec ce pays à l’esprit vivant de démocratie et de liberté, que j’ai eu la chance de porter sur les fonts baptismaux des Nations Unies lorsque j’étais ministre des Affaires étrangères et que la France présidait le Conseil de sécurité, en 2002.

«Zao Wou-Ki et les poètes», de Dominique de Villepin, Ed. Albin Michel, à paraître le 21 mai.

Créé: 28.04.2015, 07h42

Articles en relation

Une toile de Zao Wou-Ki donnée au MCBA

Peinture Françoise Marquet, veuve du grand peintre d’origine chinoise décédé à Nyon en 2013, a décidé de transformer l’un des dépôts en donation. Plus...

La succession du peintre Zao Wou-Ki pourrait se jouer en France

La Côte La justice française s'est déclarée compétente pour régler la succession du peintre franco-chinois décédé à Nyon à l'âge de 93 ans. La veuve du peintre souhaitait que la procédure ait lieu en Suisse. Plus...

Les héritiers s’écharpent autour du testament du peintre Zao Wou-Ki

Exclusif Les attaques du fils de l’artiste décédé en avril à Nyon redoublent de violence. Sa veuve estime que la coupe est pleine. Révélations Plus...

Le peintre Zao Wou-Ki est décédé à Nyon

La Côte Zao Wou-Ki, l'un des maîtres de l'abstraction lyrique, est mort mardi à Nyon à l'âge de 93 ans, a annoncé l'un des avocats de sa femme, Me Marc Bonnant. L'artiste vivait à Dully. Plus...

Bataille à Dully pour la tutelle d’un peintre millionnaire

La Côte L'avocat Me Bonnant est impliqué dans un conflit familial autour de Zao Wou-Ki, un artiste français d’origine chinoise, mondialement connu. Plus...

Donation exceptionnelle

Le Musée d’art de Pully ouvre ses dix salles, du 1er mai au 27 septembre 2015, à «Zao Wou-Ki, la lumière et le souffle». Au travers d’estampes, de gravures, d’aquarelles et de livres de bibliophilie, l’exposition, qui retrace le travail de l’un des maîtres de l’abstraction lyrique depuis 1948, date de son arrivée à Paris, jusqu’au début des années 2000, permet de découvrir les liens profonds que le peintre d’origine chinoise, qui s’était installé en 2011 à Dully, sur les rives du Léman, a toujours entretenus avec les poètes, devenus ses amis.
A l’occasion de l’exposition, la veuve de Zao Wou-Ki, Françoise Marquet, a consenti une donation exceptionnelle au Musée d’art de Pully. Celle-ci se compose de 39 estampes, dont de nombreuses épreuves uniques, datées de 1950 à 2007, de 14 estampes issues de livres de bibliophilie, dont Beauregard, de Philippe Jaccottet, de trois plaques de gravure et de quatre livres de bibliophilie.

Pully, Musée d’art, chemin Davel 2.

Du ve 1er mai au di 27 septembre 2015, vernissage public jeudi 30 avril à 18 h
Rens.: 021 721 38 00
www.museedepully.ch

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actualité croquée par nos dessinateurs partie 7

Paru le 22 août 2019
(Image: Bénédicte ) Plus...