Les arts vivants, engrais de conscience

NyonToujours en prise sur son temps, le far°, 35e du nom, jette sa lumière sur la problématique environnementale. Sa gardienne Véronique Ferrero Delacoste intitule l’édition «Organique» et l’assume écoféministe.

Végétation de synthèse à sa droite, pour faire de l’ombre, marguerites authentiques à sa gauche, pour produire de l’oxygène, Véronique Ferrero Delacoste évolue entre vie et art, nature et culture.

Végétation de synthèse à sa droite, pour faire de l’ombre, marguerites authentiques à sa gauche, pour produire de l’oxygène, Véronique Ferrero Delacoste évolue entre vie et art, nature et culture. Image: GEORGES CABRERA

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Même la couverture du programme, au toucher, on dirait de la peau. Pour sa 35e édition – la dixième que dirige Véronique Ferrero Delacoste –, le festival nyonnais se veut résolument bio – «organique» en faisant le détour par l’anglais. Onze jours durant, il défend les couleurs, les parfums, les organismes et les droits de la nature dans une visée qui inclut la décroissance et le ralentissement.

À l’intérieur dudit programme, urgence climatique oblige, vous suivrez des pistes qui vous mèneront aussi bien vers des herbettes à cueillir en connaissance de cause («La Ballade des plantes en balade»), vers des tentes sous lesquelles on dialogue en empruntant au lexique botanique («Hors-Champ»), vers un sous-sol urbain à déguster suite à son carottage – si, si! – («Biodynamiser le parking»), ou vers la chute dans le vide d’un smartphone («In our eyes, a cascade»). Vous aurez même droit, demain dimanche, à un procès théâtral pour écocide généralisé («Voice of Nature: The Trial»), précédé d’une conférence sur la Déclaration universelle des droits de la Terre Mère, établie en 2010…

La transition par le biais de l’art

L’équilibre de ses moutures, Véronique Ferrero Delacoste y veille soigneusement. «Chaque automne, après l’édition précédente, nous rencontrons une multitude d’artistes. De nos échanges se dégage inévitablement une ligne de force, sur laquelle nous invitons alors d’autres artistes à se pencher. On peut véritablement dire que le festival se cofabrique par les programmateurs et les créateurs.»

Cette année, la vaste prise de conscience sur les dangers qu’encourt la planète est intervenue en cours de route: «les marches pour le climat nous ont stimulés dans notre volonté de jouer un rôle actif par rapport aux questions d’actualité», marque notre baliseuse. Il s’agit pour elle de sensibiliser par l’art, dans l’espoir que le public, par la suite, participe directement à la transition. De joindre l’utile à l’agréable, en quelque sorte, en unissant le politique au poétique.

Un univers de femmes

Un hasard qu’une écrasante majorité de femmes tiennent l’affiche 2019 (29 contre 19, sur tous les invités)? «Elles sont souvent très présentes au far°, reconnaît Véronique Ferrero Delacoste. Notre équipe, depuis toujours dirigée par une femme (ndlr depuis le lancement du festival par Ariane Karcher en 1984), reflète la même tendance.» Cette réalité ne répond pas à un choix de départ. Mais «on observe que les femmes se soucient de la question des droits davantage que les hommes. Elles semblent plus à l’écoute de ce qui se passe autour d’elles, comme en témoigne par exemple le mouvement écoféministe, et plus promptes à rompre les classements ou les catégories». Plus enclines aussi, si l’on en croit les propositions de Maria Lucia Cruz Correira, Lea Moro ou Ivana Müller, à franchir le pas de l’activisme artistique.

Le combat écologiste connaît aussi un prolongement dans les rapports humains, nous rappelle le far°. Au développement durable se greffe le mot d’ordre du ralentissement. Valoriser l’être ensemble, la transmission orale, une forme de contemplation méditative, c’est aussi l’une des volontés qui traversent cette cuvée, ainsi que le prouvent les projets de María Jerez, Clara Amaral, des trios Antonia Baehr, Latifa Laâbissi et Nadia Lauro, ou Rébecca Balestra, Igor Cardellini et Tomas Gonzalez. Le Français Thierry Boutonnier, une fois s’être approprié le chantier urbain de la place Perdtemps, y proposera même des séances de yoga en compagnie d’un sourcier. Ce fils d’agriculteurs s’engage sur deux ou trois ans comme artiste associé du festival, amené à faire participer les habitants à la transformation du quartier en parc.

Passéiste, la décroissance?

Ce rejet d’une course en avant dictée avant tout par la productivité et le consumérisme est-il synonyme de passéisme? «Je me souviens d’un article paru dans «Le Monde» il y a quelques années qui s’intitulait «Les orphelins du progrès», réagit la jeune quinquagénaire. C’est vrai que ma génération a grandi avec le développement comme valeur cardinale. Aujourd’hui, on voit bien qu’il y a des paradigmes à réinventer. Tout l’enjeu consiste à aller de l’avant tout en sauvegardant la planète. De nouvelles technologies peuvent par exemple aider à produire des énergies naturelles.»

À ce sujet, le Roumain Sergiu Matis partagera en fin de festival ce point de vue mobilisateur, «qu’il faut accepter la catastrophe pour pouvoir rebondir», dans les termes de sa programmatrice. La note d’intention de son «Hopeless.», elle, pose que «le désespoir n’est pas un état de paralysie, mais une force puissante qui nous pousse à agir». Voilà qui rassure.



La scène n’a pas attendu Greta pour réaliser sa marche

Opportunistes, les plateaux qui s’emparent de préoccupations au goût du jour? Sur la question environnementale, les programmations d’été au far°, à Nyon, ou au Théâtre de l’Orangerie, à Genève, pourraient le laisser croire. Moins d’un an après l’émergence de Greta Thunberg en Jeanne d’Arc de l’écologie, moins de six mois après la «marche du siècle» pour le climat, voilà leurs affiches gorgées de titres qui ici «questionnent notre relation à la nature et à l’autre, aussi bien humain que non-humain», là «font référence aux multiples et subtiles manières que le non-humain a d’influencer et de déterminer la vie des humains».

Mais il convient de remettre quelques pendules à l’heure. D’abord, le temps de la réception d’un spectacle n’est pas celui de son processus de création. Encore moins celui de sa programmation, qui s’effectue plusieurs mois, voire des années à l’avance. Sans mentionner le temps que met le responsable d’une structure culturelle à la positionner vis-à-vis des enjeux de l’époque.

Le conseiller administratif chargé de la Culture à Genève, Sami Kanaan, a nommé Andrea Novicov à la tête du Théâtre de l’Orangerie en septembre 2017, sur la base d’une candidature vissée «à un thème central, celui de la nature, de notre lien perdu ou retrouvé avec la Terre Mère, de notre lien perdu ou retrouvé avec le monde végétal dont on (ré)découvre aujourd’hui l’importance, l’intelligence, la primauté, la proximité avec le monde humain», stipulait la convention de subventionnement.

«Novicov monte son projet depuis maintenant deux ans et demi, soit bien en amont de l’actuel mouvement de manifestations», commente le magistrat, atteint par téléphone. «Il n’y avait pas encore Greta Thunberg à ce moment, rappelle-t-il, mais déjà une profonde et tenace motivation chez ce metteur en scène et directeur de compagnie.» Un engagement pleinement en phase avec l’écrin bucolique qu’on lui confiait, au cœur du parc La Grange, et dont Valentin Rossier, avant lui, avait déjà exploité la situation privilégiée au milieu d’un espace vert. «Si ce contexte permet à une programmation théâtrale d’aborder les thèmes urgents avec plus de liberté que les messages des scientifiques ou du politique, tant mieux!» se réjouit Sami Kanaan.

Que le T.O. se trouve dans une communauté d’esprit avec le far° inspire à l’élu le désir de «tisser des liens, après tout, Nyon est dans le Grand Genève et la culture permet de partager une réflexion au-delà des «frontières» municipales».

Véronique Ferrero Delacoste, de son côté, a l’intuition que «les arts prennent peut-être la température du monde avant le reste». L’alibi esthétique aidant, le théâtre connaîtrait en effet moins de barrières à aborder sans pincettes des thématiques qui font débat.

«De tout temps, les artistes se sont dotés d’outils pour comprendre le monde et y réagir», pense la directrice. On se rappelle en effet avoir entendu pour la première fois dans la bouche d’un profane, aux abords de la place Perdtemps, le terme «anthropocène»…

Surtout, elle insiste sur le fait que «notre façon d’aborder les sujets d’actualité est totale et profonde, sur toute l’année: plutôt que présenter une programmation, on met en œuvre», détache-t-elle. Ce fut le cas pour les éditions «Ailleurs» (2016), «Nos futurs» (2017) ou «Renverser» (2018), qu’il s’agisse de la problématique migratoire, de modèles politiques ou sociétaux, ou d’écologie. «Jusqu’à faire en sorte que notre buvette ne vende que des produits bio et locaux», précise la prospectrice. «Notre festival n’étant pas trop gros, nous pouvons réagir vite, de façon flexible, pour rester connectés à ce qui pulse autour de nous. Nous entretenons ainsi un rapport au territoire et à la société toute l’année durant, dans une démarche totale qui vise moins à révéler l’artiste de l’année qu’à mener à bien nos interrogations.» Ménager l’équilibre entre l’exigence artistique et la cause défendue, tout est là.

Créé: 16.08.2019, 16h12

far° – festival des arts vivants
Nyon, 12 lieux différents, jusqu’au 24 août,
022 365 15 50,
www.far-nyon.ch

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