Arturo Brachetti, mi-clown, mi-athlète, mais toujours poète

La rencontreLe plus bluffant transformiste de la planète tient un discours aussi précis que ses tours. Rencontre en marge du tournage d’un documentaire sur Charlot et avant sa venue à Beaulieu.

Arturo Brachetti avec son double de cire qui vit au Chaplin's World.

Arturo Brachetti avec son double de cire qui vit au Chaplin's World. Image: Odile Meylan

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Seule la pointe de sa houppette dépasse de l’alcôve dans laquelle Arturo Brachetti s’est lové. Malgré son look reconnaissable entre mille (ou plutôt entre 350, le nombre des personnages à son répertoire et qu’il incarne, chacun, durant quelques secondes sur scène), on le laisse tranquille dans ce lobby d’hôtel lausannois. Il est de passage dans la région pour participer au documentaire que tourne Canal+ sur Charlie Chaplin, et va rejoindre sa statue de cire au Manoir de Ban dans l’après-midi. Mais avant cela, cet éternel gamin (61 ans en octobre!) parle de son art et de son nouveau spectacle, «Solo». Et quand on l’écoute, dans ce français chantant, on se dit que c’est vraiment dommage que le transformisme soit un art essentiellement muet.

Peu de gens peuvent dire que c’est un magicien qui a changé leurs vies, non?
C’est vrai! Et encore moins un prêtre magicien! Dans sa chambre remplie d’accessoires de magie, j’ai entrouvert la porte d’un monde merveilleux, celui de l’illusionnisme. Il faut dire que le premier livre jamais écrit sur la magie l’a été par un jésuite en 1550. Ces ouvrages devaient mettre en garde les gens contre les faux miracles!

Le miracle, pour un enfant maladivement timide comme vous, a été de monter sur scène.
Exactement! Ce sont les déguisements, les personnages qui m’en ont donné la force. Parce que, comme chaque timide, ce que je désirais plus que tout c’était d’apparaître, d’exister. J’étais nul en gym et surtout en football, ce qui, en Italie, est très grave. On se moquait de moi parce que j’étais maigre. Je me retrouvais souvent dans la poubelle. Grâce à la magie, je tenais ma revanche sociale.

Et derrière les multiples facettes, vous êtes bien vous-même, Arturo Brachetti…
Oui. Je me suis construit moi-même. Derrière mes personnages il y a cet être sans âge, androgyne, qui déborde d’énergie. On retrouve souvent cette cons­truction en lisant les biographies de gens célèbres. Marilyn Monroe était une grosse qui, en se teignant les cheveux en blond, est soudain devenue pulpeuse et désirable. Elle a su créer son personnage. Ma couette a changé beaucoup de choses pour moi aussi. Avant elle, «L’homme aux mille visages» n’en avait pas un à lui!

Votre art est ancien. Ressentez-vous la pression de la tradition?
Quand j’ai commencé en 1978, je ne savais pas que j’étais le seul au monde à faire cela, à reprendre une tradition qui remonte à la commedia dell’arte. Vers 1990, des Russes ont commencé à faire du transfor­misme, mais je reste le seul à proposer 50-60 personnages chaque soir dans un spectacle d’une heure et demie qui raconte une vraie histoire, avec de la poésie. Je me sens donc vraiment comme le digne héritier de cet art italien vieux de 500 ans.

Ce métier, cette vocation, vous l’exercez pour vous ou pour les autres?
Les deux! Moi je vis de l’énergie du public. Et je lui donne toute la mienne. Avant le spectacle, je vais dormir un petit moment sur un minuscule lit de camp. Je me réveille complètement dans le potage, je prends un petit thé qui réveille la poule qui est en moi. Je dis poule, parce que quand il y a de la lumière, elle pond un œuf, quand il fait nuit elle dort, peu importe l’heure. Quand je donne deux représentations, je crée mon propre cycle de jour et de nuit.

Vous êtes constamment dans le contrôle?
Oui. J’ai un vrai problème à ce niveau-là, parce que je veux aussi contrôler tous les gens autour de moi. Un psy m’a confirmé que c’était tout à fait normal pour quelqu’un qui fait ce genre de métier, où chaque microgeste compte.

Vous êtes passionnant à écouter. Pourquoi vous ne parlez pas plus sur scène?
Je préfère le faire dans le cadre de conférences. J’en donne pas mal en Italie. Les entreprises m’invitent pour parler de… changement. Je suis donc très à la mode en ce moment! Ce changement, je le vis au quotidien et je le vis bien. Je suis en pleine forme, je ne fais pas mon âge, je suis éternellement en construction et je représente donc l’image qu’elles désirent véhiculer. Mon expérience est un vrai trésor.

Une vie de saltimbanque épuisante…
J’y suis habitué. Je voyage énormément en voiture et c’est moi qui conduis. Je suis libre de partir quand je veux et, au volant, je réfléchis. J’aime dire que si on roule à 130 km/h mon cerveau mouline à la même vitesse. La nuit, sur l’autoroute, je pars donc dans des petits délires délicieux. Et la journée, je fais mon travail de bureau depuis le siège du conducteur. Et comme je suis un total fan de gadgets, ma voiture en est remplie. C’est presque devenu mon vaisseau spatial.

Et ce sont d’autres gadgets qui assurent la réussite de vos transformations!
Exactement. C’est fou de penser que quand le transformisme a été inventé, on ne connaissait ni le velcro ni les boutons-pression par exemple. Mes trucs et astuces, j’ai dû les inventer. Et je n’ai plus que deux assistants, alors que le maître Fregoli en avait six. Sur scène, on se croirait dans le box de Ferrari pendant un grand prix de Formule 1. C’est une vraie chorégraphie qui opère et, même depuis les coulisses, on ne comprend pas tout.

Et sur le Web, votre spectacle perd sa saveur?
Je dis toujours que le théâtre, c’est comme l’amour, il faut le faire en vrai et pas sur Internet! Mon spectacle est basé sur une succession ultrarapide de surprises et on en veut toujours plus. Alors pour ne pas céder à la surenchère, il faut y ajouter l’émotion et raconter une histoire. Dans «Solo», je suis un Peter Pan qui veut voler et, avec moi, il y a un personnage qui fait mon ombre et veut me retenir sur terre. Et, à la fin, je fais la paix avec elle. Il faut 90 minutes de feux d’artifice pour pouvoir apprécier le silence.

(24 heures)

Créé: 01.04.2018, 11h17

Il est de mèche avec les Chaplin

Charlot, une référence absolue?
«Non pas absolue. Ma référence principale sera toujours Fregoli. Puis viennent Fellini, Chaplin, Méliès. Charlot, je l’ai découvert à la télé italienne. Dans les années soixante, le samedi à 13 heures, ils passaient un film muet que j’attendais avec impatience. J’y ai vu Charlot, avec tout son monde du music-hall dont parle le documentaire de Canal+ auquel j’ai participé. Il amenait à la télévision tout ce qu’il faisait dans ses sketches. Ce n’est que quand je l’ai rencontré pour de vrai que je me suis rendu compte de tout le travail qu’il y avait derrière.»

Vous connaissez personnellement sa famille, non?
«Oui. J’allais chez eux quand James Thierrée avait 6 ou 7 ans. Je leur rendais visite dans l’appartement où il y avait Albert, un merle des Indes qui leur servait à passer les frontières. À chaque fois qu’il voyait un douanier, il chantait «La Marseillaise» ou criait «Attention la police» et faisait diversion pour éviter à la famille de devoir déclarer tout le matériel avec lequel elle voyageait. Leur maison était pleine de bordel, elle était très théâtrale. Je m’y sentais super bien. Et moi je suis un vampire, je me nourris du «software» des gens. Les Chaplin m’ont énormément nourri avec leur ADN théâtral.»

Contrairement à vous, Charlie Chaplin n’avait qu’un seul personnage…
«Il a créé Charlot, qui est éternel, sans âge. Avec ma mèche, j’ai créé Arturo, qui est un peu l’essence de tous les autres personnages que j’interprète. Et, tous les deux, on cherche à dire autre chose derrière la surprise et les rires. Nous sommes porteurs de messages, d’émotions, de poésie.»

Vous vous êtes rendu à Chaplin’s World, où votre statue de cire trône au sein de l’exposition.
«Cet endroit est fabuleux. Le parc avec ces arbres qu’adorait Charlie Chaplin, le Manoir, ensuite, superbe, puis ce musée interactif qui invite à jouer avec Charlot.»


«Sydney, l’autre Chaplin»
Viva cinéma, Ciné+ ma 3 avril (20 h 30)

Bio express

1957

Naissance à Turin le 13 octobre.

1968

Son père fait entrer son fils ultratimide au séminaire afin qu’il s’y fasse des amis. Il y rencontre le Père Silvio Mantelli, un jeune prêtre passionné par l’illusionnisme, dont l’entrepôt regorge de livres et d’accessoires de magie. C’est la révélation.

1972

Avec quelques costumes empruntés à son mentor, le jeune Arturo monte son premier spectacle de transformisme, une forme d’art oubliée depuis l’époque du maître Leopoldo Fregoli (1867-1936).

1978

Débuts professionnels au Paradis latin.

2000

Gagne le Prix Molière. Avec cette consécration, après deux saisons à guichets fermés à Paris, il part en tournée mondiale.

2011

Chevalier des Arts et des Lettres.

2017

Monte «Solo», son troisième one man show après «L’homme aux mille visages» et «Ciak!» (2 millions de spectateurs partout sur la planète), qu’il jouera du 2 au 6 mai prochain au Théâtre de Beaulieu. Informations et billets sur www.theatredebeaulieu.ch

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