Astérix est définitivement orphelin

HommageQuarante-deux ans après la disparition de Goscinny, Albert Uderzo s’est éteint à son tour. Retour sur la carrière d’un géant de la BD.

Image: Keystone

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C’est une couverture fameuse du mensuel «Pilote». Sous le logo du magazine, un dessin représente Astérix et Obélix vus de dos, s’éloignant en silence le long d’une voie romaine, les épaules courbées. Comme ployant sous le poids d’une infinie tristesse. Parue il y a plus de quarante ans, le 22 novembre 1977, cette «une» mémorable se référait au décès de René Goscinny, victime d’une crise cardiaque deux semaines auparavant. Quatre décennies plus tard, on pourrait réutiliser à l’identique le même dessin, en changeant le nom du disparu. Après Goscinny, Albert Uderzo. Très fatigué depuis plusieurs semaines, le dessinateur d’Astérix s’est éteint lundi 23 mars dans son sommeil à son domicile de Neuilly (Hauts-de-Seine) d'une crise cardiaque, sans lien avec le coronavirus. Il était âgé de 92 ans.

Uderzo parti, voilà ses personnages définitivement orphelins. Et pas seulement eux. Des millions de lecteurs le pleurent. Parmi eux, combien d’enfants, ces chères têtes blondes qu’Uderzo chérissait? Pendant longtemps, le dessinateur d’Astérix aimait se balader incognito dans le parc d’attractions consacré à ses personnages, en banlieue parisienne. Son plus grand plaisir? Observer le regard émerveillé des gosses. Le sien, d’âge tendre, s’était déroulé pour partie en Italie. Son nom, Uderzo, découlant d’Oderzo, une commune de la province de Trévise, en Vénétie, dont sa famille était originaire. «Jusqu’à l’âge de sept ans, mes ancêtres étaient des Romains», rappelait volontiers, sourire en coin, ce fils d’immigrés prénommé Alberto Aleandro, qui se heurtera au racisme anti-italien dans son adolescence.

Doté de 12 doigts à sa naissance, le jeune Albert dessine vite de manière compulsive. Des héros à gros nez déjà, sa future image de marque. Pas de chance, il est daltonien. Même s’il colorie l’herbe en rouge, il fait preuve d’un joli coup de patte. Au point que son frère Bruno, le seul de sa famille à croire en son talent, lui déniche une place dans une maison d’édition, à 13 ans seulement. Son père, lui, ne veut pas entendre parler du métier de dessinateur. Albert passe outre et se lance d’abord dans le dessin animé, en grand admirateur de Walt Disney. Rien de bien marquant: les aventures d’une clé à molette nommée Clic-Clac. Puis il bifurque sur la bande dessinée, payée au lance-pierres bien sûr, signant ses premiers dessins Al Uderzo, pour que ça sonne américain. Il lance une série médiévale, Aris Buck, puis une autre dans le même style, Belloy. Peu de succès. Chômage. Uderzo trouve finalement de l’embauche au quotidien «France-Soir», où il exécute chaque semaine des illustrations pour une série intitulée «Le crime ne paie pas».

Au tournant des années 50, il croise la route d’un jeune homme plein de verve, de quelques mois son aîné, fraîchement revenu des États-Unis. Entre René Goscinny et Albert Uderzo, l’entente est immédiate. Leur première rencontre a lieu chez le dessinateur, rue de Montreuil, à Paris. Goscinny est venu récupérer une planche en retard que devait livrer Uderzo à l’agence de presse qui les emploie tous les deux. Uderzo croit d’abord que son interlocuteur, un petit maigrelet au cheveu crépu, n’est qu’un simple coursier. Quand il apprend son nom, il pense: «Ah, Gocini, c’est un Italien, lui aussi!»


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Très vite, les deux comparses multiplient les créations, une dizaine au total, au nombre desquelles l’obscure famille Moutonnet, le corsaire Jehan Pistolet, le reporter Luc Junior inspiré de Tintin, ainsi que le peau-rouge Oumpah Pah, une série fertile en anachronismes, qui annonce Astérix. La légende les immortalise en août 1959, au balcon d’une HLM de Bobigny, près de Paris, chez Uderzo. Un verre de pastis à la main, ils passent en revue l’histoire de France. Il s’agit de trouver rapidement une idée de série pour le lancement du journal Pilote. Ils songent à une parodie du «Roman de Renard», mais le dessinateur Jean Trubert les a déjà précédés sur cette voie. Que faire? Goscinny veut que leur future série puise son inspiration dans le patrimoine français. Il demande à son compère de lui réciter les grandes périodes de l’histoire. Les hommes de Cro-Magnon? Mouais… Et les Gaulois? Oui, excellent, les Gaulois. En moins d’une heure, Astérix est né.

Uderzo se verrait bien dessiner un grand guerrier bien baraqué, un de ces Celtes blonds dont raffolent les images d’Épinal. Goscinny s’y oppose. Il tient à son personnage de petit teigneux. Uderzo suggère alors de lui adjoindre un copain super costaud. Goscinny rebondit sur l’idée et propose d’en faire un livreur de menhirs. Pour la situation géographique du village gaulois, le scénariste s’en remet à son dessinateur avec pour seule exigence que les huttes d’Astérix et ses compagnons soient situées en bord de mer.

Avec Goscinny, Uderzo s’entend comme un frère. Aux débuts d’Astérix, quand on leur demande qui est qui, ils ont l’habitude de répondre: «Moi, c’est l’autre!» À cette époque, le début des années 60, Uderzo, qui dessine aussi Tanguy et Laverdure dans «Pilote», livre jusqu’à cinq planches par semaine. En dix-huit ans de compagnonnage avec Astérix, le duo connaît tous les bonheurs. Même celui, tout relatif, d’être régulièrement invité à dîner par des admirateurs qui leur servent du sanglier rôti! Pas de dispute entre eux. Ou si peu. Une seule fois, Goscinny hausse la voix, en 1977, lorsque le dessinateur, fan de Ferrari, invite son scénariste à le voir tourner sur le circuit du Castellet. À la fin de la course, Goscinny a ces mots: «Écoute Albert, si tu as envie de te suicider, prends un revolver, ce sera plus propre!» Un mois plus tard, c’est lui qui décède: crise cardiaque.

Uderzo ne se remettra jamais complètement de la disparition de son ami. Vexé par les remarques blessantes qui suggèrent qu’Astérix a perdu son âme, il se lance en solo, publiant «Le grand fossé», en 1980. L’histoire d’un village coupé en deux, inspiré par le mur de Berlin. À la sortie de l’album, saluant sans s’en douter la qualité de l’histoire, un critique écrit: «Uderzo a dû trouver un scénario de Goscinny dans un tiroir!»

Uderzo fait le gros dos, continue. Pour parler de son travail sur Astérix, il dit «nous», humble, modeste. «Je ne me compare pas à René: c’était un génie et je sais bien que mes scénarios ne sont pas aussi bons que les siens. Mais je fais de mon mieux.» Quand il cherche l’inspiration, il se demande toujours: «Qu’est-ce que René aurait fait dans cette situation?» Dans une interview au magazine «L’Express», il raconte: «Je ne fais pas de l’Uderzo, mais de l’Astérix, et je crois faire du Goscinny.»

S’il scénarise et réalise seul le crayonné de ses histoires d’Astérix – huit au total – il doit néanmoins confier l’encrage et le lettrage de ses dessins à un studio. Sa main droite, abîmée par une trop longue pratique du pinceau, le fait trop souffrir. Après le fiasco critique de «Le ciel lui tombe sur la tête», en 2005, il prend de la distance. Songe à abandonner Astérix, du moins en bande dessinée, pour le laisser apparaître uniquement sous forme de produits dérivés et de dessins animés. Dans un premier temps, il ne veut pas que d’autres que lui dessinent ses chers Gaulois. Mais en 2010, il se ravise. «Mon héros est plus fort que moi. Ce serait égoïste de lui interdire de me survivre », déclare-il dans «Le Figaro». Ce faisant, il ouvre la porte au tandem Ferri-Conrad, qu’il adoube tout en les suivant de près. «J’espère qu’ils aimeront Astérix autant que je l’ai aimé», confie-t-il à la «Tribune de Genève» en 2012.

Depuis 1959, les albums d'Astérix se sont écoulés à 380 millions d'exemplaires en 111 langues. Le dernier opus, «La fille de Vercingétorix», réalisé par Jean-Yves Ferri et Didier Conrad, est sorti en octobre 2019 pour le 60e anniversaire de la création de la bande dessinée. Avant de disparaître, Uderzo a pu constater que son petit Gaulois était entre de bonnes mains. Il n’empêche qu’aujourd’hui, forcément, la potion magique a un petit goût d’amertume.

Créé: 24.03.2020, 12h01

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