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«Y a-t-il un grand artiste dans la salle? Oui, Julien Mages!»

Comédie, drame, (auto)parodie: le dramaturge lausannois ose tout dans «J’irai demain couvrir ton ombre», dès mardi à l’Arsenic.

Le théâtre romand est aussi dans le viseur du dramaturge lausannois dans sa nouvelle création «J'irai demain couvrir ton ombre».
Le théâtre romand est aussi dans le viseur du dramaturge lausannois dans sa nouvelle création «J'irai demain couvrir ton ombre».
FLORIAN CELLA

Avec sa nouvelle création, «J’irai demain couvrir ton ombre», Julien Mages vise ouvertement un horizon comique, rythmé par des moments musicaux et chantés. «Une gageure», admet le Lausannois en pleine répétition à quelques jours de la première à l’Arsenic. En effet, si les accents ironiques, sarcastiques ou acides ont déjà souvent résonné dans ses pièces, atteindre le seuil du rire n’a jamais, pour l’heure, fait partie de ses priorités. «On ne sait jamais comment le public va réagir à un humour critique, grinçant, au deuxième degré», soupèse celui qu’on sait plus habitué à une poétique sombre et drue.

Que ses fidèles se rassurent, le dramaturge n’abandonne pas son terrain de prédilection. «J’irai demain couvrir ton ombre», pièce dont le titre n’annonce pas exactement un spectacle de Bigard, évolue aussi dans le drame, dans le jeu de passions amenées à incandescence au gré d’un triangle de personnages soumis au vertige des attractions et des refus, du désir et de la souffrance.

Deux hommes, une femme. Un philosophe un peu mystérieux, théoricien et séducteur manipulateur. Un comédien, cuisinier et auteur à la fougue irréfléchie. Et une femme, spectatrice de théâtre dont on ne sait rien, mais pièce indispensable de cette triangulation amoureuse polarisée entre excès et déception. Trois personnages qui, une fois encore chez Mages, se présentent comme autant d’instances, de silhouettes – «fonctions, symboles, archétypes», précise-t-il – dans ses combinaisons poétiques apprêtées pour exhaler un rire qu’on devine proche du malaise.

Le théâtre dans le théâtre

À la suite d’«Automne», pièce sur la vieillesse et la mémoire ancrée discrètement en Suisse romande, «J’irai demain couvrir ton ombre» lance un autre défi que l’accès au comique, aussi sinueux soit-il, et propose d’adjoindre aventureusement un dossier, esthétique, politique et régional, à son ballet d’exaspérations sentimentales. Au risque de trop en faire, Julien Mages réactive ainsi rien de moins que la question du théâtre en Suisse romande dans la première partie de sa création au gré de ses personnages préoccupés d’art scénique.

Que cette interrogation soit placée sous les auspices de l’humour (et donc d’une saine distance) ne peut que nous réjouir! «Le théâtre romand n’a pas de tradition forte, sa situation est difficile, étriquée.» Le constat lugubre revêt évidemment des atours très personnels pour l’ancien enfant prodige issu de la première volée de la Manufacture - Haute École des arts de la scène, à Lausanne.

«On fait de la dînette»

«Je suis à la croisée des chemins. J’ai 42 ans, j’ai démarré assez fort, avec notamment le soutien d’institutions comme Vidy. Depuis, le paysage théâtral a beaucoup changé. Aujourd’hui, je me retrouve un peu SDF à Lausanne, même si je bénéficie du soutien de l’Arsenic et de son directeur, Patrick de Rham. On a pu dire que je représentais la relève – ce qui m’a mis pas mal de gens à dos – mais, en tant que quadra, je me retrouve un peu coincé, sans savoir si la solution serait de quitter le pays. D’autres artistes, comme Dorian Rossel et Guillaume Béguin, font le même constat. On fait de la dînette, c’est-à-dire qu’on crée beaucoup, on répète beaucoup, mais on ne joue pas trop.»

L’humour grinçant de sa pièce s’exercera donc aussi aux dépens de ce terreau déchiré entre ses ambitions internationales et sa culture locale, souvent désemparé quand il s’agit de ravauder les deux volets de l’offre et de la production. Si certaines des références de la pièce devraient paraître limpides aux connaisseurs, Julien Mages ne prétend pas dégainer pour autant un doigt accusateur sur les personnalités du milieu, mais pointer plutôt des défaillances, des occasions manquées de faire s’épanouir un art d’ici, de rire aussi de ces passages obligés des esthétiques trash où pisser sur scène devenait presque une contrainte académique.

Les faux-semblants seront au rendez-vous, tout comme la parodie, qui n’épargnera personne, pas même le dramaturge. «À un moment, on pose la question: Y a-t-il un grand artiste dans la salle? Oui, Julien Mages!» C’est dit avec l’humour du désespoir, avant, peut-être, d’émigrer «en Suède, pour bûcheronner et travailler à un roman».

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