La ballerine qui fit danser le Tout-Lausanne

PortraitEx-maîtresse de ballet du «Municipal», la chorégraphe Jacqueline Farelly fête ses 100 ans mardi.

Jacqueline Farelly fête ses 100 ans ce mardi.

Jacqueline Farelly fête ses 100 ans ce mardi. Image: CHANTAL DERVEY

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À quoi les choses peuvent-elles tenir… En 1939, Jacqueline Fünfgelt, 21 ans, se trouve bloquée par la déclaration de guerre chez sa tante à Bâle. La jeune Marseillaise, Parisienne depuis quelques années, ignore que son destin est scellé. Fini le célèbre Studio Wacker où elle a parfait sa formation de danseuse, fini le Cirque d’Hiver où elle a débuté à l’âge de 15 ans, fini l’Opéra-Comique, le Casino de Vichy. C’est dans le pays d’origine de son père qu’elle va faire l’essentiel de sa carrière. Jacqueline Farelly – c’est son nom d’artiste – fêtera le 12 juin son 100e anniversaire dans une maison de retraite lémanique.

Nos rencontres passées, et le regard de ses élèves, nourrissent ce portrait en creux. Sans parler un mot de schwyzerdütsch, la jeune femme trouve un engagement au Théâtre de Lucerne comme danseuse étoile et maîtresse de ballet. Mais son contrat «à la saison» lui laisse la possibilité de participer aux animations du 1er Corps d’armée dont Jacques Béranger, directeur du Théâtre municipal de Lausanne, a la responsabilité. Béranger pense à elle en 1942 lorsqu’il cherche une ballerine soliste pour sa production de «Faust». Avant même d’être promue opéra, la scène de Georgette programme pièces dramatiques et lyriques. Deux ans plus tard, Jacqueline prête son concours à «La Revue», un mélange de sketches parlés et de tableaux dansés.

«Inaltérable bonne humeur»

L’essai est concluant. La ballerine est désormais de la saison lyrique (opéra, opérette) et de «La Revue» annuelle. Durant la saison 1946-1947, elle succède même à la maîtresse de ballet Mara Dousse. À charge pour elle, «sans jamais se départir de son inaltérable bonne humeur», comme l’écrit un critique, de régler les divertissements dansés, d’«Aida» à «Orphée» et de «Nu et approuvé» à «Ça t’la soucoupe!»

Au sortir de la guerre, la compagnie s’enrichit d’une recrue d’origine lettone: Ludmilla Gorny. Jacqueline Farelly lui offre un contrat de soliste, puis de chorégraphe. Un magistral coup de pouce. «La collaboration avec Jacqueline m’a ouvert une porte sur la chorégraphie, et cela a été très important pour la suite des choses», écrira celle qui, avec le décorateur Alexis Chiriaeff épousé à Lausanne, fondera Les Grands Ballets canadiens. Jacqueline, elle, s’est mariée avec le chef d’orchestre Otto Osterwalder. Bien des années plus tard, elle se liera à Maurice Monbaron, le perruquier du théâtre.

Malgré sa solide technique et sa forte présence scénique, Jacqueline finit par ranger définitivement ses tutus. Mais a-t-on besoin d’une chorégraphie, c’est à elle que l’on s’adresse, qu’il s’agisse de «Y en a point comme nous!» la fantaisie à grand spectacle de Jack Rollan, ou du «Petit Poucet», que présente, entre autres productions, le Théâtre pour Enfants de Charles Forney – «dix années d’émerveillement», nous dira-t-elle. «C’est dans le cadre du spectacle qu’elle monta pour l’Expo 64 que je fis sa connaissance, se remémore Nicole Lieber, alors jeune danseuse et future professeur. J’admirais son dynamisme, son franc-parler et son physique! Elle avait une ligne superbe et des chevilles tellement fines!»

Enseignement jusqu’à 78 ans

Aux cours quotidiens qu’elle donne depuis 1946 aux membres de sa compagnie, elle ajoute dès 1954 un enseignement privé. Et la naissante École romande d’art dramatique fait appel à elle en 1960. Au côté de Paul Pasquier et de Marguerite Cavadaski – figures de proue du théâtre vaudois — elle y assure des cours de mouvement. Autant dire que Jacqueline Farelly est incontournable. «Et pourtant, je vous assure que je n’étais pas dévorée d’ambition. D’ailleurs, je n’ai jamais tellement aimé être maîtresse de ballet.» Il faut dire que l’étroitesse du plateau limite les fantaisies chorégraphiques. Et que Jean Thoos, le décorateur attitré, «toujours entre deux Pernod», lui réserve parfois des surprises. «J’avais réglé tout un ballet autour d’un banc. Mais lorsque j’ai découvert le décor, j’ai réalisé que le banc était peint sur la toile!»

«Je vous assure que je n’étais pas dévorée d’ambition. D’ailleurs, je n’ai jamais tellement aimé être maîtresse de ballet»

Le rideau tombe en 1959 sur la dernière «Revue». Dans le studio du dernier étage du Municipal, Jacqueline Farelly poursuit son enseignement jusqu’en 1996. Elle a alors 78 ans! Des centaines de jeunes gens et de jeunes filles en ont bénéficié, amateurs et professionnels. Parmi ces derniers, Nini Stucky, Chantal et Brigitte Lambert, Danièle et Nicole Schild, Corinne Marguet, Pierre Wyss, Jean-Marc Heim, notamment. Pourtant, Jacqueline Farelly s’est toujours gardée de susciter des illusions. «J’estime qu’il vaut mieux avoir le regret de ne pas avoir entrepris de carrière que la douleur de l’avoir ratée.»

Sa santé robuste et un entourage fidèle mis en place par Imogen Collins Roulet, naguère son élève, aujourd’hui sa curatrice, lui permettent de couler des jours heureux dans son appartement lausannois. «Jacqueline, qui n’a pas eu d’enfants, fut pour moi une seconde mère, explique cette coach en leadership development. Je l’ai connue il y a un demi-siècle. J’avais 4 ans… Elle avait tellement de charme, de charisme. Je lui ai promis de tout faire pour qu’elle puisse rester le plus longtemps possible chez elle.» Elle y est restée jusqu’à passé 99 ans. Il a fallu qu’une malencontreuse chute survenue le 25 décembre dernier la prive d’une partie de son autonomie pour qu’elle entre dans une maison de retraite. «Là, elle a redécouvert la lumière que son appartement mansardé ne laissait que filtrer, note Imogen. Elle prend le soleil, face au lac. Affaiblie, elle éprouve, certes, des difficultés spatio-temporelles. Mais elle a conservé sa mobilité, toujours élégante, bas collants, jolie jupe. Une belle centenaire.» (24 heures)

Créé: 11.06.2018, 11h07

Bio

1918
Naissance à Marseille, le 12 juin.
1939
Séjour à Bâle chez sa tante.
1940-1945
Stadttheater de Lucerne et Théâtre municipal de Lausanne.
1943
Mariage avec le chef d’orchestre Otto Osterwalder.
1946
Soliste et maîtresse de ballet à Lausanne. Elle assure la chorégraphie des productions lyriques et des «Revues».
1954
Ouverture de son cours de danse au dernier étage du «Municipal».
1955
Elle assiste Nicolas Zvereff, le chorégraphe de la Fête des Vignerons, et signe la mise en scène chorégraphique d’«Orphée», opéra-ballet de Hans Haug.
1960
Elle participe à la création de l’École romande d’art dramatique.
Années soixante
Collaborations à des mises en scène de Charles Apothéloz et de Paul Pasquier.
1996
Met un terme à son enseignement.
2013
Une quarantaine d’anciennes élèves fêtent avec elle ses 95 ans.
2018
Fête ses 100 ans le 12 juin.

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