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Bartabas, écuyer sans monture mais pas sans cheval

Le meneur du Théâtre équestre Zingaro présente à Avenches «Ex Anima», spectacle qui met les cavaliers et fait briller les chevaux.

«C’est les Suisses? Alors je me barre!» Lunettes de soleil sur les yeux, sourire narquois à la bouche, serviette de bain sur l’épaule et sandales aux pieds, Bartabas accueille la petite troupe de journalistes helvétiques venus découvrir le spectacle «Ex Anima» au Bourget-du-Lac en restant fidèle à sa réputation de personnage à l’intransigeance bourrue. On n’a pas dit bourrin… Après un petit tour dans le camp Zingaro dressé au bord du lac du Bourget – l’occasion de sentir planer l’autorité du chef dans les propos de sa troupe – et une représentation d’«Ex Anima» plus tard, il est temps d’aller rendre une visite à la caravane vert et rouge du maître des lieux, non sans avoir encore assisté à une petite engueulade sur la qualité du son de la soirée en coulisses.

– En sortant d’«Ex Anima», on a l’impression que vous avez rêvé un spectacle que les chevaux auraient réalisé pour vous: c’était l’idée?

– Oui, je suis le premier à être émerveillé chaque soir par ce qu’ils font. Le point de départ de chaque spectacle tient à une interrogation, une réflexion. La compagnie existe depuis plus de 30 ans maintenant et il y a des chevaux qui sont là depuis 15-20 ans. L’idée n’était pas de dire qu’on est vieux, mais que les chevaux nous servent généreusement depuis longtemps. Les gens aussi – tout le monde se donne pour Zingaro – mais la grande différence entre les humains et les chevaux, c’est que le cheval ne sait pas pourquoi il fait ça. Nous, on a la motivation du spectacle, on sait ce que l’on veut dire. Le cheval non. On s’est donc dit que ce serait bien de se retirer et de les célébrer. Attention, ce n’est pas anodin pour des cavaliers. Car il ne s’agit pas d’une décision portant sur un mois. Un spectacle, c’est un tour du monde qui dure deux ans et demi. Une vraie leçon d’humilité pour les cavaliers donc puisqu’ils ne vont plus se montrer à cheval en public pendant tout ce temps.

– Dans le spectacle, il y a parfois cette illusion que les chevaux font ce qu’ils veulent…

– C’est tout l’enjeu, même s’ils ne sont pas non plus libres, il y a beaucoup de choses basées sur un dressage. Par exemple quand un cheval tire une poutre ou monte sur un tabouret. Mais toujours dans le cadre d’un tableau qui a un sens. Il y a beaucoup d’autres moments que les chevaux ont proposé comme des acteurs ou des danseurs qui auraient réalisé des impros sur un thème.

– Un exemple d’idée venue des chevaux?

– Les deux chevaux noirs qui se battent au début, on avait repéré qu’ils étaient chicaneurs. Ils vivent dans un groupe de vingt et ils ne font pas ça toute la journée, ils seraient épuisés autrement. Mais on les a mis ensemble, d’abord pendant 30 secondes, puis un peu plus, jusqu’à ce qu’ils comprennent qu’ils avaient 4 minutes pour se battre. Ils l’ont compris comme des acteurs qui ont leur scène à jouer. Ils font les cons, sont plus ou moins violents, mais s’arrêtent quand on les ramène à l’écurie. Une belle réussite: ce qu’ils faisaient par jeu, ils le jouent maintenant.

– Il y a d’autres cas de figure?

– Le tableau des six chevaux sous la pluie de tambours. On y met un homme, étranger au groupe, qui se fait rejeter, chassé par le dominant. C’est assez violent, mais super quand ça marche. La première fois, on l’a montré à des gamins de Montreuil, du neuf-trois, et ils ont dit: putain, les chevaux aussi ils sont racistes! Mais je me disais: bon, au bout d’un moment le cheval va l’accepter et il ne va plus rien se passer. Mais non: le cheval sait ce qui va se passer et il l’attend même. Il part au quart de tour. Il «joue» le rôle de dominant, même s’il l’interprète plus ou moins bien selon les jours. Mais il dit le même texte.

– Avec le titre «Ex Anima» vous nous dites que les chevaux ont une âme, c’est bien ça?

– Oui, mais le titre dit plusieurs choses. Il y a aussi le souffle de l’âme, d’où les flûtes pour la musique. Avec la volonté d’inventer un rituel qui ne soit pas attaché à une culture en particulier alors que les spectacles de Zingaro le sont souvent. Il y a de la flûte japonaise, chinoise, celtique… L’idée était de revenir à l’origine et la flûte est le premier instrument.

– Le titre évoque aussi le mot «animal»?

– C’est un jeu de mots. «Ex Animal»: ce ne sont plus des animaux. Déjà des hommes?

– Avec cette notion de liberté animale, vous vous placez au cœur de la cible antispéciste?

– Ça ne m’intéresse pas tellement, je pense même que ça tourne à un excès un peu pervers. Par contre, depuis une dizaine d’années, il y a une grande révolution: on découvre des choses sur les animaux et sur les végétaux que l’on n’imaginait même pas. Par exemple, on a dit pendant longtemps que ce qui distinguait l’humain de l’animal, c’était sa capacité de compassion. Qu’un chien pouvait marcher sur le cadavre d’un autre chien sans que ça ne lui fasse rien. On s’aperçoit que c’est complètement faux. Il y a des découvertes semblables sur les végétaux. Ou les champignons, qui se parlent sous la terre, s’envoient des messages. Peut-être plus que les humains!

– Le spectacle questionne d’ailleurs beaucoup les contours de la notion d’animalité.

– Je me suis dit que j’allais gaver les gens qui n’aiment pas les chevaux mais c’est la vraie force du spectacle. Théâtralement, c’est très intéressant, je m’en rends compte seulement maintenant. Les humains sont assis dans des gradins en positions de spectateurs qui regardent des animaux comme ils regarderaient des humains, acteurs, danseurs. Et les chevaux leur parlent d’humanité si l’on réfléchit aux différents tableaux – on n’est pas au zoo, ils ne sont pas là parce qu’ils sont beaux. Cela crée un effet de miroir très particulier, des tensions d’observation.

– Vous avez parlé d’«Ex Anima» comme de votre «ultime» spectacle. Vous vous prenez pour Charles Aznavour?

– C’est le dernier en date, on va dire. Mais il est particulier et j’ai éprouvé le besoin de dire «ultime» parce que c’est un aboutissement. Après ça, on ne pourra pas revenir à faire des galipettes. Comme je n’aime pas trop me répéter, je ne sais pas l’évolution qu’il peut y avoir après être arrivé là. Je monte encore 2-3 chevaux avec la vague idée de présenter un truc très simple. Mais la recherche de Zingaro a abouti.

– Zingaro, l’Académie de Versailles: vous êtes devenu le premier écuyer de France?

– Pas de France, du monde! La France c’est réducteur. (Rires.) Les chevaux m’ont protégé du succès. Tu es obligé de les monter tous les matins, de rester concret, discipliné, à l’écart des facilités.

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