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Comment les Beatles se sont paumés

Les Mémoires de l’attaché de presse du groupe portent une lumière neuve sur sa fin et sur le rôle délétère de sa chimère entrepreneuriale, Apple Corps

En 1968, les Beatles (ici Paul McCartney et John Lennon/Yoko Ono) lancent en grande pompe leur maison de disques, Apple Corps. Si le label perdure encore aujourd’hui, l’utopie originelle d’une compagnie ouverte à tous fera long feu, et contribuera à brouiller plus encore les quatre musiciens.
En 1968, les Beatles (ici Paul McCartney et John Lennon/Yoko Ono) lancent en grande pompe leur maison de disques, Apple Corps. Si le label perdure encore aujourd’hui, l’utopie originelle d’une compagnie ouverte à tous fera long feu, et contribuera à brouiller plus encore les quatre musiciens.
MICHAEL WEBB

Les grandes idées réclament des images simples. Belzébuth en personne ne s’y est pas trompé en faisant mordre Ève, puis Adam, dans une pomme ronde et pleine. De ce fruit symbole de créativité et de convoitise, Steve Jobs fit le logo de sa révolution numérique. Mais pour le coup, le génial inventeur fut un vilain copieur, qui croqua dans le concept de Paul McCartney, de John Lennon, de George Harrison et (un peu) de Ringo Starr, connus au siècle dernier sous le nom de Beatles, ces musiciens chevelus qui, entre 1962 et 1970, révolutionnèrent la musique pop et le monde, par la même occasion. Et qui, bien avant Apple (USA), inventèrent Apple (Angleterre) pour abriter leur catalogue, leurs disques à venir et celui des talents autour d’eux.

Tout a été dit, écrit et fantasmé sur l’implosion du groupe de Liverpool, en avril 1970. On a évoqué la fatigue d’une saga glorieuse, ininterrompue et phénoménale; les envies d’émancipations personnelles; les vrilles idéologiques entre hindouisme et communisme; les divergences artistiques et les jalousies accumulées. Les drogues, même. Surtout, on a honni Yoko, Ono de son nom, artiste conceptuelle qui ne quittait littéralement plus John Lennon depuis le début de l’année 68, au point de se coller à son flanc durant les séances d’enregistrement du groupe. Ça peut agacer, c’est vrai. Mais au tribunal de l’opinion, elle reste l’Antéchrist au féminin qui attira le brave Lennon hors de la mâle et saine fraternité de ses camarades.

Et puis on (re)découvre un petit ouvrage au style sympathique comme son auteur, au ton frais et rieur malgré le monstre dont il fait la chronique. «Dans l’ombre des Beatles» a été rédigé par Derek Taylor, leur attaché de presse durant l’année 1964, puis le responsable du service de presse d’Apple Corps, de 1968 à 1970. La fin du groupe le met sur la touche, et Harrison l’encourage à écrire sa vie «dans l’ombre» du plus grand groupe du monde. Surprise: personne n’en veut! Où l’on apprend que les Beatles, en 1970, n’étaient en rien synonyme de «cool» pour la jeunesse tournée vers le hard rock et le progressif…

Quand elles sont publiées en 1973, ces «Mémoires» (qui reçoivent seulement aujourd’hui une traduction française aux Éditions RivagesRouge!) permettent aux archéologues du groupe de remettre l’église au milieu du village. Oui, toutes les raisons évoquées plus haut concoururent à la mort des Beatles. Mais il en est une plus complexe, moins glamour, qui scella définitivement le sort de ces musiciens devenus entrepreneurs: Apple Corps, beau souk utopiste dans l’esprit des quatre musiciens, gouffre à fric et incubateur à embrouilles dans la réalité. Sidéré par l’amateurisme joyeusement dopé de cette entreprise au sommet de la pop, on suit Taylor dans les couloirs de l’immeuble «ouvert au public» où les Beatles, durant les premiers mois, recevaient les artistes en herbe. Plutôt que «l’ombre», on découvre l’envers du groupe et de ses membres, contraints de gérer un patrimoine colossal à la mort inattendue, en 1967, de leur ami et manager de toujours, Brian Epstein. «On avait le choix entre donner une gigantesque somme aux impôts ou créer notre société», résumera Paul McCartney. Dont acte. Apple Corps est fondée comme maison de disques, éditeur, boutique, studio, production de cinéma, etc. La boutique durera un peu plus de six mois avant de faire faillite. La maison de disques sortira les singles et albums des Beatles (le «White Album», «Yellow Submarine», «Let it Be» et «Abbey Road») puis les solos de ses membres mais, malgré cette manne, peinera à garder la tête hors de l’eau. Il faudra l’arrivée et le dégraissage du nouveau manager, le brutal Allen Klein, pour en faire une entreprise rentable, qui gère encore aujourd’hui les publications des Beatles morts et vifs.

Derek Taylor, lui, est décédé en 1997. Sur les Beatles en tant qu’individus, son livre ne dit presque rien (il aimait peu McCartney). En creux, en revanche, il dessine un portrait à vif de ce qu’ils incarnaient d’une époque d’aventurisme frappadingue, d’espoirs mis en œuvre et parfois de cruauté, qu’il vécut à plein: entre ses deux mandats avec les Beatles, il s’installa dans le Los Angeles hippie, travailla avec la crème des groupes du cru et mit sur pied le festival de Monterey. Le titre anglais résume d’ailleurs plus fidèlement le contenu de l’ouvrage: «As Time Goes By: Living in the Sixties with John Lennon, Paul McCartney, George Harrison, etc.» Avec un humour tout anglais et un relativisme bienvenu, il raconte la réalité «économique» du rêve pop, quand celui-ci est devenu un très tangible et étincelant trésor. Et s’il y a peu de véritables génies de la musique, les malins pour en tirer profit seront toujours légion.

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