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Beatrice Rana, dans les abîmes du piano

Révélation de la saison passée, l’Italienne est en récital à Genève. Rencontre.

Beatrice Rana est entrée dans le cercle des grands pianistes avec une version des «Variations Goldberg» de Bach saluée par les critiques et le public.
Beatrice Rana est entrée dans le cercle des grands pianistes avec une version des «Variations Goldberg» de Bach saluée par les critiques et le public.
MARIE STAGGAT

Elle arrive d’un pas décidé, depuis une ruelle pavée du centre-ville de Varèse, en Lombardie, smartphone à la main, application de géolocalisation en soutien, pour ne pas perdre le cap. «Je n’ai jamais eu un sens développé de l’orientation», admet-elle d’entrée, d’un sourire généreux et d’un regard rond et noir. Sur cette terre vallonnée du nord de l’Italie, à quelques encablures du Tessin, Beatrice Rana s’apprête à se livrer en récital, un rituel familier qui lui est particulièrement cher, «parce que j’y vis l’expérience du voyage et du récit et que cela permet de nouer un rapport privilégié avec le public.»

Le périple qui l’attend par la suite en impose. Il touche une poignée d’épicentres qui comptent dans la vie d’un virtuose, qu’il s’agisse des grandes salles en Europe ou de celles d’Amérique du Nord. Parmi ces escales, il y aura le Victoria Hall à Genève, ce mercredi soir, pour le compte de la saison conçue par l’agence Caecilia. À 26 ans, la musicienne aura donc l’honneur de fermer la série prestigieuse des «Grands Interprètes», versant piano, avant la venue en mars d’un mythe vivant du domaine, son compatriote Maurizio Pollini.

Vin, huile d’olive et piano

Voilà qui place très haut la valeur d’une musicienne que la plupart des mélomanes ignoraient sans doute il y a deux ans à peine. Car, avant 2017, son parcours se dessinait comme une promesse en attente de confirmation. Un premier album, regroupant notamment les «24 Préludes» de Chopin, plaçait discrètement la pianiste dans le paysage. Un deuxième, gravé aux côtés du chef Antonio Pappano et de l’Orchestra de l’Accademia di Santa Cecilia, posait une pierre bien plus solide à l’édifice, avec des concertos de Prokofiev et de Tchaïkovski lumineux et ciselés. Et puis, il y a eu la déflagration. Le grand bond en avant.

Ce fut sa lecture des «Variations Goldberg» de Bach, saluée avec un enthousiasme unanime par les critiques et le public. En quelques semaines, Beatrice Rana perce alors un plafond de verre: elle est citée parmi les meilleurs interprètes dans les colonnes du «New York Times» et du «Boston Globe»; son nom rebondit ailleurs aussi, dans les magazines spécialisés («Grammophon», «Diapason»…) et auprès des organisateurs de concerts. Ce qu’on trouve dans cette somme baroque placée sous ses doigts? Une hauteur de vue et une maturité désarçonnante. Une musicalité riche aussi, qui s’affiche avec naturel, sans artifices ni esbroufe. Et enfin, un toucher qui sculpte chaque note sans perdre de vue la fluidité des phrasés. Bref, ces «Goldberg» spirituelles et toniques entrent dans le cercle restreint des références.

Mais comment parvient-on si tôt, à 24 ans à peine, à un tel degré d’intimité? Comment tutoyer aussi vite une œuvre si intimidante, que beaucoup d’interprètes effleurent à peine chez eux et n’osent pas graver ou jouer en public? Attablée dans une trattoria, Beatrice Rana remonte le cours du temps, un plat de pâtes et une assiette de légumes sous ses yeux. Elle évoque alors son enfance passée non loin de Lecce, ville des Pouilles où la musique classique a une visibilité et une existence très relative. Pourtant, le piano et, avec lui, Bach, ont très vite été à ses côtés, omniprésents. «Je dois mes premiers contacts avec l’instrument à mon grand-père, qui produisait du vin et de l’huile d’olive, et qui aimait l’opéra de manière viscérale. Un jour, il a décidé de faire entrer le piano dans la maison. Mes parents en ont hérité en quelque sorte la passion et sont devenus des pianistes professionnels. Quant à moi, dès l’âge de 9 ans, alors que j’étudiais avec le grand pédagogue Benedetto Lupo, je lui apportais régulièrement une variation des «Goldberg» qu’on travaillait avec un grand degré d’exigence. Ce maître, que je fréquente toujours et qui me guide encore, n’avait pas envie de me traiter comme on traite les enfants à cet âge. Il était par conséquent d’une grande honnêteté avec moi et avec les partitions.»

De Bach à Brahms

La fréquentation du monument de Bach a donc été longue et constante dans le temps. Et l’écoute amoureuse des deux versions mémorables de Glenn Gould a structuré une conscience musicale. Bien plus tard, lorsque Beatrice Rana renoue avec l’œuvre pour l’enregistrer, elle décide de retrouver l’intimité perdue en se mesurant d’abord à des «Partitas» du même compositeur.

Le succès du disque, si inattendu, a eu des répercussions étonnantes dans sa carrière. «J’ai toujours aspiré à jouer ce cycle en entier, sur scène. Or, les organisateurs d’événements attendaient en général toute autre chose d’un soliste en herbe. Ils voulaient des programmes virtuoses, des pièces de Prokofiev ou de Rachmaninov, par exemple. Mon album a fini par les convaincre à accepter ma proposition. Un jour, après des dizaines de concerts alignés partout dans le monde, il a fallu dire adieu à cette œuvre défendue avec hardeur. J’étais arrivée au bout de mes forces. Chaque soir, je devais retrouver un état de concentration extrême pour être à la hauteur. Cela vous use inévitablement.»

Aujourd’hui, la suite se dessine avec de nouvelles figures, Brahms notamment: «un géant gentil dont la musique est faite de transports et d’ardeur mais aussi d’un grand intimisme. Disons que les choses importantes, il les dit en chuchotant. Avec lui, plus on plonge et plus on trouve de la vie.» Alors que le café est servi, Beatrice Rana évoque d’autres noms encore. Son envie de se rapprocher de Schubert, son admiration pour Martha Argerich et pour son courage artistique. Puis, la pianiste file vers une dernière répétition. Smartphone allumé, géolocalisation activée.

Beatrice Rana, en récital au Victoria Hall, me 6 fév. à 20 h. Rens. www.caecilia.ch

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