Le beau piano se fait coffrer

ClassiqueDeux publications opulentes dressent le portrait de deux monuments que tout sépare: Vladimir Horowitz et Glenn Gould

Pianiste iconoclaste, retiré des scènes dès l’âge de 32?ans, le Canadien Glenn Gould n’a donné des nouvelles à son public que par enregistrements interposés. Sony publie l’intégrale de ses CD, accompagné par un livre richement illustré

Pianiste iconoclaste, retiré des scènes dès l’âge de 32?ans, le Canadien Glenn Gould n’a donné des nouvelles à son public que par enregistrements interposés. Sony publie l’intégrale de ses CD, accompagné par un livre richement illustré Image: SONY CLASSICAL

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De ces deux interprètes, on pourrait façonner des coffrets commémoratifs opulents pendant cent ans encore, les bons prétextes pour en dresser le portrait discographique ne feraient jamais défaut. Et comment retrouver pleinement des monuments aussi imposants que Vladimir Horowitz et Glenn Gould sinon en leur consacrant des ouvrages au grands formats, en multipliant jusqu’à l’invraisemblable le nombre de disques et des documents qui s’y rattachent? La maison Sony Classical s’y est donc attelée en faisant paraître ces derniers mois deux mausolées discographiques qui marqueront à coup sûr les esprits des fanatiques de l’art pianistique et ceux des simples mélomanes.

Génie, caprices et névroses

Plongeons-y donc. Dans la grande opération Horowitz (1903-1989), tout d’abord, dont les traits chiffrés donnent le vertige. Dans ce panier bien garni, on peut faire défiler pas moins de cinquante CD regroupant dix-sept ans de carrière sur scène; une longue aventure captée sur bande et restée jusqu’ici inédite. Soit vingt-six récitals donnés partout dans les Etats-Unis, auquel fait exception celui de Londres en 1982, qui marqua le retour en Europe du prodige de Kiev après 30 ans d’absence. Dans ce corpus aux contours très ronds, les amateurs pourront savourer treize programmes de récital, avec des inévitables lots de reprises de pièces, qui reviennent régulièrement dans les pavillons auditifs. Ce qui, soit dit en passant, constitue une manne pour les mordus, qui trouveront là de quoi comparer et analyser les différentes nuances interprétatives d’une Träumerei de Schumann, d’une Sonate N°2 de Rachmaninov ou d’une Barcarolle de Chopin.

Mais au-delà de ces aspects quantitatifs, il y a bien sûr le portrait scénique d’un astre – ou de «Satan au clavier», comme on l’appelait de son vivant – qui se dresse là, avec puissance. Les traits de cet interprète aux sonorités luxuriantes, à la virtuosité… diabolique et au vécu tumultueux se définissent avec une netteté nouvelle. Ils complètent du coup ceux aperçus dans le coffret «Live at Carnegie Hall» (2013), dont les quarante-deux CD relevaient déjà le défi de décrire un des pianistes les plus emballants du XXe siècle. Car Horowitz fut cela, une figure iconique particulièrement sensible aux retombées commerciales que pouvait générer son talent. Une star adulée donc, capable de générer des mouvements de foule et des scènes d’hystérie dans les queues interminables que formaient les mélomanes en chasse de billets de récital. Une rock star? Oui, absolument, avec ses caprices (des Rolls Royce et une vie plongée dans le luxe effréné et assumé) et ses grandes névroses, qui ont cabossé et mis parfois en danger la carrière du prodige. Il suffira de rappeler, à ce titre, combien son chemin sur les scènes est une succession de petites lignes droites, entrecoupées d’écroulements psyco-physiques, de traitements à l’électrochoc, de disparitions prolongées, comme celle interminable qui prit forme entre 1953 et 1965. Mais son retour a toujours replacé avec force l’artiste au centre de la cosmogonie pianistique, parmi les meilleurs de son siècle.

Un toucher rageur

L’autre histoire, celle qu’a écrite Glenn Gould (1932-1982), se pose décidément aux antipodes. Elle est faite de disparitions sans retours et de choix artistiques beaucoup plus tranchés. Un coffret encore plus imposant (81 CD) en retrace le parcours avec un souci bluffant d’exhaustivité. Ainsi, dans ce «Remastered» on trouvera tout, absolument tout ce que le Canadien a laissé comme trace dans les studios d’enregistrement: de sa première approche des Variations Goldberg (1955), dévalées à une vitesse prodigieuse, au Sygfried-Idyll, auquel il s’est attaqué baguette à la main, quelques mois à peine avant sa disparition. Le nettoyage des bandes (trois ans de travail, tout de même) permet d’apprécier une fois encore, avec une attention renouvelée, l’art d’un iconoclaste, qui, à l’âge de 32 ans, las de la vie d’interprète, décide de se retirer des scènes et de n’exister qu’à travers les enregistrements.

De ce point de vue précis, le pianiste a été immense et révolutionnaire sur Bach, bien sûr, avec son toucher rageur, ses staccatos de claveciniste et ses lignes claires. Et il a été unique aussi avec ces murmures qui accompagnaient les séances de prises de sons, ces postures avachies, sur sa petite chaise basse en bois, ces gants en laine coupés sur les phalanges supérieures et ces pulls portés à toute occasion. La parabole insensée de ce personnage touchera beaucoup de rivages musicaux, mais elle se désintéressera des grands romantiques, de Schubert, de Schumann, de Liszt et d’autres encore. Les goûts de Gould n’étaient pas ceux d’Horowitz. Mais son génie vaut toujours qu’on s’y attarde longuement, avec cette intégrale luxuriante.

«Vladimir Horowitz: The Unrealeased Live Recordings, 1966-1983», 50 CD, Sony Classical. «Glenn Gould Remastered», 81 CD + livres de 416 p., Sony Classical.

Créé: 12.12.2015, 12h43

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