Bénabar aux petits plaisirs de la variété

InterviewVingt ans après ses débuts, le chanteur aborde «Le début de la suite», tentative pour passer outre la fin d’une ère révolue, lorsque Bruno Nicolini campait cet adulescent bonnard.

Bénabar, 48 ans, livre son huitième album, «Le début de la suite», vingt ans après ses débuts.

Bénabar, 48 ans, livre son huitième album, «Le début de la suite», vingt ans après ses débuts. Image: Fifou

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Il fut un temps qui vit Bénabar s’imposer en trublion de la chanson légère, représentant apprécié d’une génération de jeunes adultes en quête d’amour mêlé d’humour. C’était il y a vingt ans, Bruno Nicolini, alias Barnabé, en duo avec son compère Patchol, faisait la tournée des grands-ducs. Le nom de clown, le blaze de cirque, vient de là, du café-concert rigolard qu’on se partageait sur le comptoir. Il y avait du remue-ménage dans la chanson francophone, la dite «Nouvelle scène» faisait florès, qu’elle s’habille de tragédie ou de gaudriole. Bénabar & Associés, premier jalon discographique d’une vedette en devenir, offrait du sarcasme et de la tendresse. C’était chouette. En 2002, Voix de Fête, tout jeune festival se faisant l’écho enthousiaste d’une scène en pleine effervescence, inscrivait notre homme aux côtés des Ogres de Barback, Debout sur le Zinc, avec, parmi les locaux de l’étape, Damien Surdez, futur Zedrus. Bénabar, pour sa part, chantait «Y a une fille qu’habite chez moi» et c’était drôle et piquant, ça donnait envie d’emménager, de sortir faire la fête aussi.

Était-ce mieux avant? Réponse possible dans «Le début de la suite», son huitième album. Plage dix, «On jouait fort»: «C’était pas la bohème, on n’avait ni faim ni froid, un peu perdu quand même, ça nous déplaisait pas. C’était le temps d’avant les selfies… On jouait faux, mais au moins on jouait fort.» Bénabar, en 2018, approche la cinquantaine. Il est temps, pour lui, de faire, un peu, le bilan. Sérieusement, qu’est devenu le saltimbanque qu’on aimait bien? Bruno Nicolini répond, un peu. Au bout du fil, c’est toujours le mec sympa. Sur la galette, ça stagne, un peu, et puis des fois, c’est un peu mieux. Mais parlons de lui, d’abord. Dring. Bonjour Bruno…

Quel homme êtes-vous aujourd’hui?

J’essaie de combiner deux choses, le chanteur et qui je suis, deux choses qui ont fini par s’agglomérer de façon assez naturelle. Lequel va en premier vers la cinquantaine? Je ne sais trop. En tout cas, la question ne m’angoisse pas. C’est un constat, sans surprise. Je ne m’inquiète pas de vieillir. Ce qui m’importe, en revanche, c’est de trouver comment continuer de bouger, de me mettre en cause. Je prends des risques, contrôlés il est vrai, c’est essentiel pour me remettre au boulot. Il me faut de l’ambition.

Et quel est donc le moteur qui vous pousse à l’ouvrage?

C’est un moteur interne; je suis ce qu’on appellerait aujourd’hui un hyperactif. Et les récompenses propres au métier ont de quoi me stimuler: raconter ses états d’âme sur une scène face au public, c’est peu de dire que c’est un privilège.

«On jouait fort» raconte les concerts d’il y a vingt ans. C’était la foire, les copains qui picolent, des nuits interminables. Qu’en reste-t-il en 2018?

Les débordements adolescents, les engueulades fabuleuses au bistrot, les discussions politiques jusqu’à 5 heures du matin, j’en veux toujours. Ça fait, en somme, partie du boulot. Du boulot d’adulte également. Rester disponible, regarder le monde autour de soi. Mais j’ai toujours eu des loisirs de vieux. À 20 ans, je n’allais pas en boîte de nuit, mais au resto. Ce qui est toujours le cas. Alors, oui, certaines des meilleures idées viennent de là, les sujets inattendus surtout. Ce côté ado, je le vis également grâce à la scène. Les coulisses, les musiciens, j’apprécie encore cette vie-là, une vie de bâton de chaise.

Quand vous n’êtes pas attablé au restaurant ou en tournée, que faites-vous?

Je suis un bosseur. Je travaille beaucoup. Dans le secret de mon bureau, devant mon ordinateur, le café à portée de main. C’est le moment laborieux, là où les choses prennent forme. Un moment agréable, je dois dire. Je tourne autour du piano, des heures durant, pour laisser venir les choses, tranquillement. Je prends la guitare aussi, de plus en plus d’ailleurs. C’est de la recherche, pure.

Prendre son temps, est-ce un luxe que vous pouvez vous permettre?

Oui, j’ai du temps. J’ai eu cette chance inouïe de vivre un «développement» de carrière, comme on dit. Je m’inquiète plus pour les jeunes musiciens. Avant, on pouvait commencer dans le métier en alignant deux ou trois albums, sans nécessairement trouver le succès. Aujourd’hui, ce n’est plus possible, il faut cartonner tout de suite. Je me sens solidaire de la nouvelle génération. Concrètement, c’est la possibilité de prendre un artiste en première partie. En revanche, je ne serai jamais producteur. Je n’en ai pas les compétences. Je ne suis pas un accoucheur. J’ai le problème du chanteur: tout ce que je peux faire, c’est d’essayer de dire comment je veux que les choses sonnent. Pour un autre artiste, cette attitude serait même contre-productive. Que vouliez-vous pour ce nouvel album?

Émouvoir. Et divertir. L’un ne va pas sans l’autre. C’est mon côté variété: raconter des histoires qui font des mélodies qu’on peut siffler sous la douche.

C’est votre «Jeune vigile» et votre «Petite vendeuse». Des portraits de société?

Ce sont des petits croquis d’inspiration romanesque, comme le faisait déjà Zola. La vendeuse, le vigile incarnent ces fonctions sociales qu’on endosse entre deux vies. On est adulte, mais pas encore installé. Cet entre-deux vaut aussi en ce qu’il distrait l’album. La poésie simple, ça m’a toujours attiré. Aux images alambiquées, je préfère les procédés plus terre à terre. Simple, mais pas simpliste.

Bénabar, vous n’avez jamais songé à changer de nom de scène?

Non, parce que ça s’est imposé sans forcer. Je n’ai pas de problème d’ego, je ne suis pas fan de moi-même. Surtout, je ne me suis jamais inventé un personnage. Ça aurait pu arriver, dans le temps, le nom trop envahissant qui vous rend schizophrène. Mais, très vite, je suis devenu Bruno Bénabar et la question ne se posait plus. Grâce, notamment, au fait que je tourne depuis vingt ans avec les mêmes musiciens. Ça donne un cadre. En tournée, quand on partage le même bus, on ne peut pas tricher. De même avec les concerts, qui restent ma motivation principale: la réalité est là, devant vous, solide.

«Le début de la suite» Bénabar (Sony). Actuellement, le chanteur prépare sa prochaine tournée, qui débutera en septembre avant de faire étape à Lausanne, au Théâtre de Beaulieu, le 31 octobre. Infos: opus-one.ch


Ce qu’on peut sauver de l’album «Le début de la suite»

Bénabar le «rigolard», le «loufdingue», le «caustique», «le copain marrant», le «loustic», le «beau titi», «l’impertinent», le «charmeur»… Quels ne furent les qualificatifs sympathiques dont on usait, hier, pour évoquer la figure aimable et les mots véloces du célèbre saltimbanque à l’allure si normale. Autant de termes que le chanteur ne suscite plus guère, les disques passant, amollissant aussi sûrement que le temps la verve du conteur. Passé «Les risques du métier», album de la consécration en 2003, le catalogue a suivi une ligne descendante, artistiquement s’entend: «Reprise des négociations», «Infréquentable», «Les bénéfices du doute», «Inspiré de fait réels», de 2005 à 2014, il n’y avait pas grand-chose à sauver.

Qu’en est-il de cette nouvelle livraison? Si «Le début de la suite» ressasse le plus souvent les mêmes rengaines peu inspirées, que ce soit en rimes ou en musique – mollachu «Complexe du sédentaire», rebattu «On jouait fort», faible «Brève et approximative histoire de France» – une chanson sort pourtant du lot: «Chevalier sans armure», visite de l’univers hospitalier parmi les malades luttant contre le mauvais sort, d’une tendresse tout en retenue, non dénuée d’humour mais ô combien plus fine ici que d’ordinaire. Or, plutôt que les habituelles images creuses, Bénabar laisse ici la métaphore parler pour elle-même. Évoquer plutôt que décrire, ça lui va mieux. F.G. (24 heures)

Créé: 13.05.2018, 18h18

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