Bernard Minier prévoit le pire

Polars de l'étéLe Toulousain figure dans le prestigieux classement des 100 meilleurs romans noirs du Sunday Times depuis 1945, et sort de sa zone de confort avec le vertigineux «M, le bord de l’abîme». Interview d’un surdoué.

Bernard Minier, fameux auteur de polars.

Bernard Minier, fameux auteur de polars. Image: EMANUELE_SCORCELLETTI

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Ça ne lui prend pas la tête à Bernard Minier, d’être associé à Agatha Christie, Umberto Eco, James Ellroy ou Friedrich Dürrenmatt dans le club des 100 meilleurs romans noirs du Sunday Times. Ni de taquiner les meilleures ventes à côté d’écrivains rodés comme John Grisham ou Harlan Coben. «Depuis 4 ans, les écrivains français passent devant les best-sellers étrangers. Et le phénomène persiste.» Avec ses pairs Michel Bussi et Franck Thilliez, le Toulousain a imposé sa singularité «provinciale» avec une ampleur mondiale. «Nous ne sommes pas des jeunots, plutôt des gars à la cinquantaine entamée, la réussite est venue sur le tard.»

Et avec elle, une sagesse qui le voit rompre la routine des enquêtes du commissaire Servaz pour s’aventurer à Hongkong avec «M, le bord de l’abîme». Avec une ingénieure comme guide chez les geeks, Bernard Minier embarque dans les intelligences artificielles du 21e s. Entre chatbot intrusif et assistant robotisé gavé d’algorithmes, l’apocalypse menace. «Mais ce n’est pas de la science-fiction» insiste l’auteur.

Passionné dans son enfance par la littérature d’évasion, d’Edgar Rice Burroughs à Hergé ou Jules Verne, Bernard Minier, ancien inspecteur des douanes, s’est révélé champion du best-seller - 2,6 millions de livres vendus en 21 langues. À l’aube de la soixantaine, ce fureteur tétanisé par l’exploration des territoires inconnus, flirte avec la S.F. Lui qui collectionne les objets excentriques pour son cabinet des curiosités, tout en vénérant l’érudition à l’ancienne, s’est posé trois mois à Hongkong. Là où le choc de civilisations relève de la banalité au quotidien.

Quelle est la part de fiction et de réalité dans «M»? Tout ce dont je parle existe! Ce robot DEUS ultraperformant est caractéristique de la course au prototype qui existe chez les industriels à l’ère du Big Data. Comme Facebook qui inventa le premier réseau social, ou Google le moteur de recherche, chacun veut écraser l’autre.

D’où vient cette accélération? Le concept d’intelligence artificielle (I.A.) date des années 50-60, il a connu des phases d’avancée spectaculaire, puis de stagnation qui contrariait les prévisions des visionnaires. L’avènement des microprocesseurs miniaturisés a changé la donne. L’I.A. n’existerait pas sans ces milliards de données que les machines connectent désormais.

Mais la robotique, matière à fantasme, n’en reste-t-elle pas au balbutiement? Bill Gates enseignait de ne jamais rire d’une I.A. à l’état d’ébauche. En 1997, un journaliste du New York Times, vrai geek par tempérament pourtant, avait écrit qu’une machine pouvait battre l’homme aux échecs mais pas avant deux siècles au plus complexe jeu de go. Il y a deux ans, grâce au «Deep Learning», l’homme était battu. En 1995, Robert Metcalfe prédisait que la «supernova» d’internet s’effondrerait dans l’année. Là encore, c’est «la théorie du cygne noir», comme l’a développée le statisticien Nassim Nicholas Taleb, cette puissance de l’imprévisible.

«M» avance ainsi nombre de faits étonnants. De la provoc? Avant d’écrire, j’ai lu des tonnes de bouquins sur la question. Je ne suis pas un geek à la base et il me fallait comprendre ces concepts pour les vulgariser. À un moment, le plancher de mon bureau était couvert de livres scientifiques. J’en indique à la fin du bouquin (ndlr. plus d’une quarantaine en fait!). Tout est là, déjà, sans besoin d’anticiper…

Quelle a été votre plus grosse surprise? Le nombre des idées reçues en circulation. Il faut toujours se battre contre les fausses théories mais elles pullulent. Ainsi au hasard, c’est un fait, il est indéniable que les citoyens de Hongkong, suivis par les Chinois, concentrent les plus hauts Q.I. du monde. L’Allemagne, la France, la Russie, les USA viennent ensuite, dès la huitième position.

Vous parlez d’«Affective Computing». Effrayant, non? L’internet des émotions, l’informatique affective… Quand des personnalités aussi averties que Stephen Hawking ou Bill Gates, alertent sur le potentiel désastreux de ces technologies, nous serions bien avisés de nous inquiéter. Voyez ce micro-espion collé sous des appareils ménagers qui activé, mate le citoyen dans sa cuisine. Sans même savoir à quel usage ces data sont destinés, cela ouvre le débat sur le respect de la démocratie et de la vie privée.

Autre observation, l’inégalité sociale de ces révolutions. Qu’en pensez-vous? J’observe déjà ce rejet de toute contradiction. Internet, c’est aussi le royaume des petits censeurs, de la haine gratuite, anonyme. Il faut lire Nassim Nicholas Taleb, encore lui, qui dans «Jouer sa peau», discute de ce phénomène politique. «C’est le plus intolérant qui l’emporte: la domination de la minorité têtue». D’une manière générale, cela se concrétise dans le débat politique par la recherche du «bulletin de confirmation». On va vers une information consensuelle, filtrée, en bulle, et on n’a plus le temps de penser à débattre.

Seriez-vous pessimiste? En fait, nous abordons des domaines d’une immense séduction mais pleine de mirages. Ce Big Data, parcellaire autrefois, met désormais en réseau des milliards de statistiques, jusqu’à l’état émotionnel des personnes. Les gens qui les exploitent, ne cultivent pas tous de nobles intentions comme les chercheurs en médecine ou les philanthropes.

«M, le bord de l’abîme» Ed. XO, 565 p.

Créé: 22.06.2019, 13h53

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