Bobin célèbre le colossal courage du brin d'herbe

LittératureLe poète sème ses utopies au vent sans se soucier des esprits moqueurs. Menant un combat entêté, l’archéologue du souffle entend «dérober à la mort son encrier».

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Discuter à travers les airs avec un poète, quoi de plus normal? Christian Bobin échappe à la pesanteur mortelle. Une seconde, une minute, tout prend valeur d’éternité, dit-il. Sa voix charme, onde qui rafraîchit la rocaille des temps modernes, crée des hallucinations soniques. De l’horreur à l’aurore, un diablotin passe. Ou un ange. Tombé du ciel, l’homme refuse l’auréole du religieux. Ou alors ironise sa biographe Claire Tiévant, «est taoïste, chrétien, juif, musulman, athée». L’artisan de best-seller sème ses confettis de beauté à tous les vents. Le voilà honoré par les Cahiers de l’Herne, réédité avec constance, lui qui se faufile dans la poche des pendulaires fourbus, converse avec les merles, les alizés ou le lilas. En cette ère de guérilla écologique où l’éloge de la lenteur reprend vigueur, les moqueurs étranglent leurs sarcasmes.

Ermite, que pensez-vous d’être si célébré?
Ces études ne figent pas la pensée qui peut se trouver parfois dans mes livres. Elles architecturent ma démarche sans me rendre captif. Et parfois même, m'aidant à reconnaître des pistes que je n'avais pas forcément vues, m'autorisent à chercher encore.

Mais le succès, dites-vous, reste une épreuve. En quoi?
Dans cette vie, nous avons vite fait de devenir bêtes. Jean Grosjean, penseur et théologien, le résume: «C'est devenir une chose que d'être quelqu'un pour tout le monde». Le succès anesthésie, risque d'engourdir à force. Nous ne sommes pas ici pour triompher. Or la société ne vante que les réussites, sportives, économiques, littéraires etc. L'existence peut offrir beaucoup mieux, des amitiés et des amours réels, l'écho d'humains qui nous révèle. En amour, il n’y a plus de compétition, de victoire ou défaite.

Chantre de l’invisible, visualisez-vous votre impact dans la vie des gens?
L'écriture, cette conscience cristalline partie d’un instinct enfoui au plus profond de soi, peut engendrer de la lumière. Mais elle doit impérativement rester aveugle à elle-même. De là, mon souci, mon inquiétude, se limite à la page blanche. Cette surface de 21 cms sur 29, 7 cerne l'enclos du combat que l’écriture mène contre elle-même, contre moi. Je ne suis jamais la cause, au mieux, une occasion.

Votre curiosité du monde ne bute-t-elle pas sur votre volonté de rester hors du tumulte?
Le monde, il faudrait déjà le définir... je suis réellement passionné par les vivants, autant que par le lent passage des nuages dans le ciel, la conversation des hortensias dans la cour de la maison où je suis né, ou l'extraordinaire courage du brin d'herbe face à un vent noir. Un silex me pétrifie, le mouvement de la vie est la source première de mon écriture. Les visages, les êtres, viennent à moi, comme si je devenais le secrétaire de la vie silencieuse.

«Enjamber la noirceur de la modernité», comme dit Claire Tiévant, votre biographe?
J’espère arracher du sens au flux de la mortalité, du temps qui passe, des ténèbres qui nous sont promises. Ecrire, c'est soulever légèrement ce que je vois, comme pour maintenir la tête hors de l'eau qui inonde et emporte tout. J'essaie d'emmener ce qui est en danger de se perdre dans la vie courante, ce qui n'était pas vu, reconnu, dans la lumière du verbe.

«Poète, écrivain: quelle obscénité de se laisser appeler ainsi». Qui êtes-vous alors?
Même quand je n'y pense pas, je ne me déporte jamais très loin de l'écriture, compagne invisible. L'état d'éveil ne peut se provoquer à volonté mais je laisse une porte ouverte, dans ma poitrine, pour le laisser advenir. L’écriture revient alors comme la colombe au colombier. Quand je n'écris pas, j'écris encore. C’est le même langage qu'avec un moineau ou un rouge-gorge. Il faut procéder en douceur pour s'en rapprocher.

Dans cette conférence avec les oiseaux, y a-t-il des vautours et autre rapaces?
Non. Tout se passe comme si j'avais été mis à une place où il faut préserver la beauté et la nourrir. Il y aura toujours des ouvriers pour faire apparaître les filaments noirs du monde, les souches et racines des ténèbres. Une grande partie de la littérature est dédiée à ce travail sinistre. Ce n'est pas le mien, je n'ai pas choisi d'ailleurs.

Au point de dire: «Chez moi, la souffrance écrit rose». De l’autodérision?
La vie n'est facile ni pour moi ni pour personne. J'ai toujours échangé les heures de solitude dans mes chambres sans étoiles contre un rai de lumière sous la porte. La splendeur d'une vraie parole a toujours rétabli l'équilibre. Je suis sauvé par la vision d'une nuée qui se déchire sans bruit comme une soie dans le ciel, de branches d'acacia déchirées par le vent. Ces coups de foudre hasardeux me sauvent la vie.

Comment échapper à l'usure du quotidien qui escamote la séduction des nuages?
L’enfance, en soi, est inépuisable, se détecte chez les peintres, les musiciens et même sans bruit, chez les artistes anonymes de la vie. Je pense à ce beau livre d'un gitan, Alexandre Romanès, «Paroles perdues»: sa voix du fond du siècle, au point de brûlure de phrases simples, résonne de perpétuelle enfance. De cet état qui revient, tel une petite mendiante avec une pièce d’or dans la main. A condition de se désencombrer de nos pauvres carrières.

Vous sentez-vous parfois anachronique?
Je suis juste un petit peu en avance. Peut-être un jour verra-t-on mieux ce que je voulais dire en parlant des fleurs des prés aux essences divines resserrées sur leurs pensées la nuit, des poètes aux os sous terre qui enchantent encore, de la main qui tient la plume. Quand cesseront ces échanges de mots énervés sortis de machines électroniques, nous nous mettrons autour d'une table à la cuisine, avec du vin et du pain.

Seriez-vous optimiste?
La poésie, incassable, jamais close, donne à chaque fois l'expérience du premier matin du monde. Comme beaucoup, je vois la catastrophe si proche, déjà à l'oeuvre. Même si certains oiseaux nous quittent, ils reviendront.

Créé: 14.12.2019, 13h05

En dates

1951 Naît au Creusot où il réside, études de philosophie, bref stage d’aide-infirmier en psychiatrie.

1976 «Lettre pourpre».

1986 «Le huitième jour de la semaine», «L’homme du désastre», «Ce que disait l’homme qui n’aimait pas les oiseaux».

1988 Préface «Air de solitude», de Gustave Roud.

1992 «Le Très-Bas», ode à saint François d’Assise.

1995 Décès de son amie à 44 ans, «La plus que vive».

1996 «Donnez-moi quelque chose qui ne meurt pas», photographies d’Édouard Boubat.

1997 Se rase la moustache. «J’ignore pourquoi, une volonté d’allègement autant que de gravité.»

2016 Prix de l’Académie française pour son œuvre.

2018 «L’arrière-pays de Christian Bobin», avec des carnets inédits; «Un bruit de balançoire», «Le plâtrier siffleur», «La nuit du cœur».

2019 «L’amour des fantômes» et «Bobin», dirigé par Claire Tiévant et Lydie Dattas, Éd. de l’Herne; «Pierre», Éd. Gallimard; «La folle allure», Éd. Ecoutez lire; «Un bruit de balançoire», Éd. Folio, etc.

C'est Noël, son ami Soulages a 100 ans

Un livre, un complice Le 24 décembre 2018, Christian Bobin part en train voir à Sète, Pierre Soulages, le peintre de l’Outrenoir et de l’abstraction, l’artiste français vivant le plus côté du monde. «J’avais le souhait de lui offrir pour son anniversaire deux exemplaires sur du beau papier de «La nuit du cœur». La nuit de Noël, quand on transporte les cadeaux...» Lui aussi reviendra avec un livre, «Pierre» (Ed. Gallimard), exercice d’admiration fulgurant.

Un centenaire, une naissance «A Pierre Soulages cette année, je vais offrir des mots. Pour surtout rectifier une méprise. Atteindre 100 ans pour un créateur, c’est une aurore qui s’acte, l’esquisse d’une brise printanière, le frémissement des jonquilles dans un sous-bois.»

100 ans, mais encore «Il reste tout un travail à venir pour cet homme, autour du noir, de la lumière, de lui-même. Un travail long sur lequel la mort n'a pas prise. Cet anniversaire marque une accélération et dans le même flux, un ralentissement de la beauté.»

Etre ou ne pas être «Je me moque de la peinture, je cherche une présence. Ici bas, une apparition n’est authentifiée que par l’acte d’état civil calligraphié, encadré par les parents, témoins, à la mairie. Ou par une peinture heureuse, un poème réussi, un amour naissant – trois cadeaux comme ceux des rois mages qui témoignent de la venue du neuf, enfin.»

Noël n’existe pas L’esprit de Noël, sa magie… ces termes me semblent vides de sens. Le concept n'a pas résisté aux dents des marchands. Les chants anciens témoignent d’une célébration teintée jadis de pureté enfantine, que le tsunami consumériste a emporté. Sans doute le socle était-il trop faible, essentiellement fondé sur le sentimental. J’imagine que la vraie fête pour les chrétiens, c'est Pâques, dans ce mouvement entre la mort et la vie.»

Au-delà «Cette ultime distraction de la vie, comment l’envisager? Je verrai. Je la regarderai dans les yeux quand elle viendra. Peut-être qu'à ce moment, ce sont mes yeux que je verrai.»

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