«C’est la lecture qui m’a faite»

EcranRévélateur des cris de la société plus que conteur, c’est un cinéma lourd de sens que projette le Festival Cinémas d’Afrique à Lausanne. Figure des luttes tunisiennes, Amina Sboui en sera.

Amina Sboui ouvre sa maison à ceux qui n’ont en plus, rejetés par leur famille. C’est là que se passe «Au-delà de l’ombre», documentaire de Nada Mezni Hafaiedh.

Amina Sboui ouvre sa maison à ceux qui n’ont en plus, rejetés par leur famille. C’est là que se passe «Au-delà de l’ombre», documentaire de Nada Mezni Hafaiedh.

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Cadrée sur la vie, ses hurlements, ses flous ou encore ses inconséquences, l’image vient avec. Elle n’a pas la primauté, ce n’est pas elle qui parle dans «Au-delà de l’ombre», documentaire en prise directe avec un petit clan à la dérive. Toutes sortes de fragrances embrument leurs cerveaux, celles de psychotropes. Comme ce parfum du désespoir d’être le paria de la famille dans une société homophobe. Il y a Sandra, travesti. Ramy et Ayoub, gays. Atef, gay et travesti et Amina Sboui, leur bonne fée qui les héberge, mais elle aussi, enchaînée à ses propres démons. Femen dans une première vie, anarchiste dans une autre, la maman de 23 ans a fait de la prise de parole qui dérange sa vie. Elle est attendue à Lausanne, ce week-end pour le Festival Cinémas d’Afrique, une 13e édition où la vacuité n’a pas sa place. Interview d’une protagoniste «qui a trop aimé ce film».

«Au-delà de l’ombre» éclaire autant les faiblesses que les forces de cette communauté LGBT. Comme il évoque à la fois l’ombre protectrice et l’audace d’en sortir. Mais qu’est-ce qui fait qu’un jour…

C’est bien sûr un choix très intime, très personnel. On ne peut pas dire, à qui que ce soit, vas-y, va faire ton gay dans la rue. Chacun chemine seul. En revanche, j’ai pu constater que dans le climat d’une maison comme celle de Sidi Bou Saïd – là où le film se passe – là où je vis et accueille d’autres jeunes, même les plus timides osent sortir de l’ombre. C’est une sorte d’abri. Un lieu où la confiance peut se construire.

Et vous, qu’est-ce qui vous a incité à déchirer le voile?

Les livres! C’est la lecture qui m’a faite. Avec mes parents, très conservateurs, je n’ai pas eu droit au téléphone portable ou à tout autre accès à Internet. Alors je lisais. Dans le désordre, j’ai lu Nietzsche, des auteurs libanais, Simone de Beauvoir, d’autres écrits féministes. Ce sont vraiment ces lectures qui m’ont incitée à prendre mon destin en mains, c’est grâce à elles que j’étais la plus ouverte d’esprit dans ma classe, c’est grâce à elle que j’ai pu me libérer. Toute… seule.

Femen à 19 ans, anarchiste à 20: vous avez 23 ans, votre trajectoire vous donne-t-elle le vertige?

Au contraire, elle m’encourage à aller plus loin même si je vois bien que je suis également prise au piège. C’est une spirale. S’il n’y a pas de gens comme moi qui osent la prise de parole sur la cause LGBT, elle n’avancerait pas. D’ailleurs, je m’en suis rendu compte l’année dernière, enceinte de ma fille, j’ai freiné. Rien ne s’est passé.

Vous n’avez donc plus le choix, vous devez continuer, rester?

Mais ça me va. Je sais que ma vie, c’est ici, dans la lutte, et j’aime vivre ici en Tunisie. Je ne me sens pas comme certains réfugiés – attention, je ne les blâme pas – qui se sentent obligés d’aller vivre ailleurs, pour survivre.

La voix de ce cinéma, militant, donne-t-elle du poids à votre lutte?

Je le constate à chaque projection, à chaque fois que des spectateurs opposés à notre monde ressortent émus. J’ai même vu des filles voilées qui sont sorties pour pleurer. On a pu faire la même expérience avec «120 battements par minute» quand des débats étaient organisés dans la foulée. Parfois ils duraient, duraient, chose complètement impensable avec un public tunisien habitué à quitter la salle dès le générique de fin. Peut-être que c’est parce que là on est dans des films qui racontent la vie, la vraie, pas une histoire.

Le fait d’être maman a-t-il modifié votre regard?

J’ai des craintes, oui, mais que ma fille me dise un jour je veux mettre le voile ou je veux devenir flic. Mais elle fera ce qu’elle veut! Et franchement les choses sont en train de changer. En Tunisie, aussi. Et quand ça bouge, ici, ce n’est pas comme à Paris, ça bouge vite.

Et le film, a-t-il changé quelque chose en vous?

Je ne sais pas! C’est une question qu’on ne m’a pas posée, une question que je ne me suis pas posée. Mais c’est vrai que ce film a agi comme un miroir, il m’a montré des côtés de moi que je n’avais pas vus. Je crois qu’il m’a aussi aidée à changer mon caractère. D’ailleurs, la réalisatrice m’a dit dernièrement que si elle devait tourner une deuxième partie, on ne nous reconnaîtrait plus. Ni les uns ni les autres.


Casino de Montbenon, salle Paderewski Ve (18 h), sa (14 h) en présence d’Amina Sboui Documentaire, 80’, vo-st-fr.

Créé: 23.08.2018, 10h30

A l'affiche

La réalité d’une production filmique abondante le rend foisonnant, et l’envie de coller au mieux à cette pluralité, boulimique. Depuis treize ans, le Festival Cinémas d’Afrique se fie donc à une ligne – cette fois, ce sera l’hospitalité en 44 films en provenance de 25 pays – pour ensuite guider les spectateurs sur des chemins de traverse. Comme cette rétrospective Nelson Mandela en 7 films (fictions et docus). Ou comme ce focus sur le Soudan, 41 millions d’habitants, 1 salle de cinéma et des jeunes réalisateurs qui se battent pour faire exister leur art (trois films au programme). Mais le Festival Cinémas d’Afrique, c’est encore l’occasion d’échanger (table ronde et café-rencontre), d’écouter de la musique (ve 22 h 30 et sa 23 h) sans oublier de plonger dans les récits photographiques du Kényan Osborne Macharia, qui sera là avec son studio photo. À bon entendeur.

Lausanne, Casino de Montbenon
Ouverture ce jeudi (21 h), ve (dès 14 h),
sa-di (dès 10 h) projection le soir (21 h)
www.cine-afrique.ch

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