Caroline Loeb se couche désormais de bonne heure

ThéâtreL’auteure de «C’est la ouate» a appris combien il est coton de survivre à un hit. Épanouie dans la mise en scène et la comédie, elle fait l’unanimité dans son incarnation de Françoise Sagan.

Image: Florian Cella

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Loeb ou Sagan? Caroline ou Françoise? Dans les rues de Lausanne, l’une et l’autre matent le passant d’un même regard indolent, comme une invite sans trop d’insistance, un appel nonchalant à venir découvrir ce curieux «deux en un». Que l’auteure de «C’est la ouate», ode à la douce flemme, incarne sur les planches l’écrivaine de la sainte oisiveté est bien moins incongru qu’il n’y paraît. Seule en scène sous sa perruque blonde, Caroline Loeb dit les mots de Françoise Sagan, et le résultat cartonne depuis sa création en 2016. Avant deux représentations au CPO d’Ouchy ce week-end, l’icône du Paris nocturne et des années 80 recevait au matin, entre café et croissants. «Désormais, je me couche de bonne heure.»

Selon votre expérience, et sur une échelle de 1 à 10, quelle est la probabilité que le mot «ouate» se retrouve dans le titre de l’article?

Huit! Et je suis prête à vous soudoyer pour ne pas le mettre! (Rires)

Comment survit-on à un tel hymne?

On bosse. On serre les dents et les fesses. Quand on marque ainsi une époque, les gens restent scotchés. J’ai fait beaucoup de choses depuis lors, – de la mise en scène, de la comédie, du chant – donc être ramenée tout le temps à un 45 tours, c’est violent.

Mais aussi à son clip, un condensé de l’esthétique de 1986. Musicalement et visuellement, vous incarnez une certaine idée de cette époque…

Sans doute, oui. J’étais au cœur de la marmite parisienne, tout le temps au Palace et aux Bains Douches (ndlr: lieux cultes de la nuit branchée) avec Mondino, Gaultier, Mugler, Kenzo, les stylistes de l’époque. S’habiller, chiner, c’était l’occupation principale de la journée. Le soir, on côtoyait Mick Jagger, Paloma Picasso, Jack Nicholson, sans avoir un rond, juste parce qu’on avait un look un peu fun. Boire un verre à côté d’Andy Warhol, on trouvait ça normal.

Cela fait de bons souvenirs?

Bien sûr, mais ce ne furent pas les plus belles années. Il y a beaucoup de fantasmes sur cette décennie. Venant du punk, on était quand même «no future» et «sex, drugs et rock’n’roll» – ou plutôt disco. Je ne vais pas rentrer dans les détails…

Vraiment pas?

C’était fun, mais c’était aussi trash. Je riais beaucoup. Beaucoup trop! Il y a eu une grosse gueule de bois. Pour moi, cette période se rapproche le plus des années 30, avec l’impression de danser sur un volcan, avant le sida. Mais c’est peut-être sur les volcans que l’on danse le mieux.

Françoise Sagan prisait aussi ce flirt avec les extrêmes et cette manière d’envisager la vie avec un détachement non dupe. Vous êtes vous retrouvée dans son parcours?

Plutôt dans son regard sur les choses, notamment sur le succès. J’ai été frappée par lui en 1986 tout comme elle fut foudroyée par le retentissement de «Bonjour tristesse», en 1954. Ce qu’elle dit sur «cette boule de neige effrayante et multicolore», je l’ai ressenti de la même façon. C’est un truc qui bouleverse une vie. Je n’ai pas été accro aux casinos comme elle, heureusement.

D’autres ressemblances?

J’ai été dopée à la littérature, moi aussi. J’adore également son rapport à l’argent. Elle disait qu’elle aimait le jeu car l’argent y trouvait là son rôle exact: quelque chose qui circule, sans caractère sacralisé. Moi, j’ai flambé, vous n’avez pas idée! J’étais coauteur de «C’est la ouate», ainsi j’ai gagné pas mal en très peu de temps. J’avais beau avoir 30 ans, je n’avais aucun recul. L’âge n’a pas d’importance dans ces cas-là. Quand ça vous tombe dessus, c’est tellement fou qu’on est forcément démuni. Ça a duré deux ans.

Vous rouliez en Ferrari, comme Sagan?

Non, je n’ai rien acheté du tout. J’invitais des gens. Quand j’aimais une fringue, je l’achetais dans toutes les couleurs. C’est extrêmement facile de dépenser de l’argent, vous savez: il suffit de ne pas compter.

Vous n’avez pas croisé Françoise Sagan en boîte de nuit?

Non, jamais. Mais ça ne me gêne pas. Je n’aurais vu aucun intérêt à tomber sur elle bourrée à 4 h du matin au Palace, et moi dans le même état. Je l’ai découverte ensuite de façon tellement plus intime et profonde à travers son livre d’interviews (ndlr: «Je ne renie rien», 2014) qui donnent le corps de mon spectacle!

Était-elle une figure féministe, qui expliquerait son attrait très contemporain?

Elle était tellement libre qu’elle est au-delà du féminisme et de ses codes. Avant elle, j’avais créé des pièces autour de Madonna et de George Sand, toutes des femmes qui s’affirment comme non féministes, paradoxalement. Avec le féminisme, on est quand même souvent dans la revendication permanente, genre «pile je perds, face je ne gagne pas». Je revendique bien sûr la liberté des femmes, mais je me méfie des dogmes.

Vous avez mis cette liberté en pratique: la pop eighties fut riche en chanteuses de caractère.

Oui, vraiment. Guesch Patti, Elli Medeiros, Lio, Catherine Ringer des Rita… Que vous dire? On était créatives et l’époque nous le permettait. On faisait, simplement, sans militantisme. Nous n’avions pas toutes des physiques de bimbos ni des voix démentes mais nous avions nos personnalités. Tout comme Sagan: elle venait d’une famille bourgeoise, s’habillait avec des chemises un peu cucul mais elle affichait une totale liberté de ton. Elle n’avait pas besoin de se balader avec une pancarte ou une étiquette. On peut être une chose et son contraire. Ressembler à une bourgeoise et être une punk.

(24 heures)

Créé: 09.02.2019, 13h06

Bio

1955 Naissance à Neuilly-sur-Seine, le 5 octobre. Mère écrivain, père galeriste. Vit quelques années à New York.

1975 Suit le Cours Florent. Petits rôles dans des films.

1983 Premier disque, «Piranana», passé loin des filets. Années Palace et Bains Douches.

1986 «C’est la ouate», 45 tours de son deuxième album, devient un tube international.

1993 Première mise en scène. 32 pièces à ce jour.

1995 Naissance de sa fille Louise, comédienne.

2001 Met en scène «Lio chante Prévert».

2008 Joue dans «Rien dans les poches», téléfilm sur le Paris nocturne des années 80 et le succès pop.

2013 Crée «George Sand et moi» à Avignon.

2015 Publie «Mes années 1980» (Éd. Vents de sable).

2016 «François par Sagan», mis en scène par Alex Lutz, rencontre un succès critique et public.

2019 Nouveau disque, «Comme Sagan».

Si ses années 80 étaient…

Un film?
«Blade Runner». C’est visionnaire, d’une beauté à couper le souffle. Un film fascinant, pessimiste, mais le présent montre qu’il n’y avait pas de quoi se réjouir.

Un clip?
Oh, «Marcia Baïla», quand même. La chanson des Rita Mitsouko clippée par Philippe Gautier. Ça concentre tout des années 80: des peintures, des danseurs, des graphistes, etc. Pour la première fois, on voit à l’écran la robe à cônes de Jean-Paul Gaultier. C’est un immense mix d’influences culturelles fondues dans un objet pop pour le grand public.

Une fringue?
La veste avec les épaulettes extralarges! J’étais alors un peu satellite de la bande à Yves Saint Laurent. Un soir, Loulou de la Falaise m’a amenée choisir des fringues dans le musée Saint Laurent, là où étaient déposées toutes les créations originales. J’avais choisi une veste d’une collection d’inspiration chinoise. Les épaules étaient tellement larges que je ne pouvais plus passer les portes. Je devais marcher en biais!

Une couleur?
Un mix, plutôt! Du turquoise avec du rose fuchsia avec du jaune avec du vert pomme. Ça fait un peu mal aux yeux mais c’était du fun, de l’énergie, au-delà du bon et du mauvais goût. C’était joyeux.

Un plat?
Ça dépend si c’est avant ou après le tube. Avant: des nouilles. Après, du caviar! (Rires) J’en ai mangé quasi à la louche, au sens propre. Mais ça n’a pas duré longtemps.

Son spectacle

«Françoise par Sagan»



Lausanne, CPO Ouchy
sa 9 février (20h) et
di 10 février (17h)
Loc.: tel 021 616 26 72 et sur
www.cpo-ouchy.ch

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