Le Cercle littéraire de Lausanne traverse les siècles

HistoireUn livre retrace les conditions de création de ce lieu dévolu aux notables, aux lecteurs et aux joueurs.

Une salle de lecture du Cercle littéraire de Lausanne en 1955.

Une salle de lecture du Cercle littéraire de Lausanne en 1955. Image: PHOTO CERCLE LITTÉRAIRE

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Au numéro 7 de la place Saint-François se niche un antre de lecture assidue et persistante. En deux siècles, le Cercle littéraire de Lausanne n’a jamais changé de locaux et n’a surtout jamais interrompu son cours, malgré d’inévitables fluctuations historiques. Pour marquer l’anniversaire de cette belle continuité, l’actuel président, Guillaume Poisson, a dirigé l’ouvrage «Les trésors du Cercle littéraire de Lausanne» qui évoque le destin et l’origine de la vénérable institution en abordant plusieurs thématiques. «Le centenaire avait eu droit à un discours de Charles Gilliard, dont le texte n’a été publié qu’en 1966», rappelle le responsable de la publication. «En 2007, Maurice Meylan a rédigé une histoire du Cercle, et ce n’était donc pas à refaire.»

L’apport le plus considérable de ce nouveau livre consiste ainsi à rappeler le contexte dans lequel s’inscrit la fondation du Cercle littéraire en 1819, le 24 janvier, date symbolique de l’indépendance vaudoise. «L’initiative en venait principalement des futurs libéraux de l’époque, qui se situaient à l’extrême gauche de l’échiquier politique. Ils étaient animés par la volonté d’aider la jeunesse, de former le plus grand nombre de citoyens.»

La cherté de la chose imprimée

Comme le rappelle un article de Michel Schlup, le XVIIIe siècle avait profondément transformé les habitudes de lecture. Le développement de l’imprimerie, de la presse périodique, avait accéléré la cadence de production des nouveautés, supports de réflexion et d’information fondés «sur l’actualité». Comme le rappelle l’auteur, «l’achat d’un modeste roman peut représenter plus d’une journée de travail d’un artisan; l’abonnement annuel à un journal littéraire, le salaire de plusieurs semaines d’un fonctionnaire». Dans ces conditions, la mutualisation s’impose et des sociétés de lecture fleurissent un peu partout en Suisse romande, dès 1690 pour la plus ancienne.

Dans cette perspective, le Cercle littéraire de Lausanne ne vient pas de nulle part. Si ses statuts sont directement dérivés de ceux de la Société de lecture de Genève, fondée en 1818, il hérite d’autres associations du chef-lieu vaudois – 7200 habitants en 1764 – comme l’aristocratique Cercle du Bourg (1761-1803), le Cercle de la Palud (1766-1842) et le Cercle du Commerce (1799-1850), ces deux derniers fusionnant en 1843 avant d’intégrer le Cercle littéraire en 1850.

Ces lieux de rencontre pour notables vaudois prennent modèle sur les salons mondains tenus par la noblesse, mais sous une forme plus «républicaine». Les célébrités de passage s’y arrêtent, ainsi que les Anglais sur la route du «Grand Tour» qui les mène en Italie. Même si on y trouve un Constant, un de La Harpe, le Cercle littéraire n’est pas issu de l’élite aristocratique, mais de la bourgeoisie industrieuse.

«Les gazettes, coûteuses, étaient indispensables au travail et aux affaires de cette nouvelle élite qui se cotise pour les acheter», précise Guillaume Poisson. Placée sur un carrefour de l’Europe, la petite ville de Lausanne s’organise pour se positionner au mieux sur les nouveaux chemins de l’information et de la circulation des idées scientifiques. Cette nécessité quasi économique n’empêche pas un idéal éducatif destiné aux citoyens et à la jeunesse.

La «révolution ludique»

Ces buts vertueux s’accompagnent pourtant d’un esprit moraliste corseté. L’heure est à un protestantisme rigide. À l’inverse des coutumes de la plupart des sociétés de l’époque, le Cercle littéraire de Lausanne ne permet ni la consommation de tabac et d’alcool ni la présence de jeux, à l’exception notable des échecs et des dames. Louables quand il s’agit de défendre l’étude et la discussion entre sociétaires, ces dispositions finissent par les faire fuir. En 1839, la situation est critique: des pétitionnaires menacent de démissionner si leur Cercle ne devait pas assouplir ses règles. Ce sera chose faite dès 1841, tournant qu’Ulrich Schädler, directeur du Musée du jeu de La Tour-de-Peilz, qualifie de «révolution ludique»! Le billard va ainsi durablement s’installer dans les salons.

Au Cercle, les opinions les plus opposées sont toujours représentées, comme l’a montré une récente étude qui s’est penchée sur les achats de journaux ou de livres, sans parvenir à déterminer une orientation politique dominante. Il faudra par contre attendre beaucoup plus longtemps l’admission des femmes.

Dans ce cénacle toujours plus consacré à la littérature, dès les années 1960, la résistance réactionnaire triomphe jusqu’en 1993, année où, enfin, les lectrices vaudoises peuvent en faire leur demeure.

Créé: 18.05.2019, 10h45

Le livre

«Les trésors du Cercle littéraire de Lausanne - Deux siècles de collections patrimoniales 1819-2019»
Ouvrage collectif sous la direction
de Guillaume poisson
Éd. Slatkine, 160 p.

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