Chanter, puisqu’il faut vivre

Nick Cave publie «Ghosteen», le plus vibrant des disques de deuil en mémoire de son fils. Un chant d’amour sublime et un acte de foi dont chaque note révèle le chagrin, parfois jusqu’à l’intolérable.

Inconsolable: Frappé par la tragédie, le chanteur australien qui orchestrait la mythologie rock’n’roll se livre plus que jamais dans une introspection sans fard.

Inconsolable: Frappé par la tragédie, le chanteur australien qui orchestrait la mythologie rock’n’roll se livre plus que jamais dans une introspection sans fard. Image: DR

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

«Plus rien ne peut aller mal, puisque tout est allé mal.» Au printemps dernier, lors d’un concert en Angleterre doublé de lectures et d’un échange avec le public qu’il affectionne désormais, Nick Cave a ainsi résumé son quotidien. Il est devenu marcheur dans les limbes, ces territoires égarés entre mort et vie où errent les âmes en attendant… quoi? Pour lui, revoir son fils Arthur, décédé accidentellement à l’âge de 15 ans. La nouvelle avait dévasté le chanteur en pleine séance d’enregistrement de ce qui allait devenir «The Skeleton Tree». On croyait alors qu’il s’agissait là, dans toute sa lancinante épure, d’un grand disque de deuil. Rien n’était plus faux. «The Skeleton Tree» était déjà en grande partie achevé le 14 juillet 2015, le jour où l’adolescent chuta d’une falaise, sur les côtes de Brighton, à quelques centaines de mètres de la maison familiale. La mémoire de son fils, le chanteur la convoque et l’honore dans «Ghosteen», le disque le plus poignant qu’il ait jamais composé, à la beauté aussi radieuse que sa tristesse est abyssale.

Car le chagrin de Nick Cave est insondable. Inconsolable, insupportable. Il s’en était confié aux journalistes, mais aussi à son public, créant un forum dédié, The Red Hand Files, où il a conversé durant une année avec ses fans. Chaque semaine, il répondait à une cinquantaine de messages sur les 30 000 à 40 000 postés. «Vous pouvez me demander n’importe quoi», était la seule règle. Lui, l’anachorète nihiliste, le baron noir, l’ancien punk qui déversait fiel et sang sur Dieu et ses créatures, avait soudain un besoin compulsif de se confier, d’aller vers les autres, de partager son expérience et son quotidien. Transformé par la tragédie. «Elle m’a donné une empathie profonde envers les gens et une compréhension absolue de leur souffrance.»

Les 4000 spectateurs qui le virent et l’écoutèrent en juillet 2018 au Montreux Jazz, dans ce qui fut sans doute le plus grand concert rock que le festival a connu, peuvent témoigner de cette grand-messe reçue en communion, de ce don de soi total. Mais il y avait aussi de la colère, du mordant, du spectacle, de la joie même — de quoi s’oublier dans le fracas électrique des Bad Seeds, ses frères d’armes depuis 1983. La catharsis l’a fait tenir. Mais toute sa peine et son impérieux besoin de comprendre et d’espérer, Nick Cave les réservait pour ses nouvelles chansons.

«Plus rien ne peut aller mal, puisque tout est allé mal»

Elles sont parues sans crier gare, annoncées au fil d’une «conversation» sur les Red Hand Files, début octobre. Elles ont laissé unanimement bouche bée les premières critiques anglo-saxonnes, à juste titre sidérées par la puissance de l’œuvre au rouge dont l’alchimiste de 62 ans se rend ici… coupable? Car comment supporter d’affronter l’intolérable? De le regarder en face et, par-delà le Styx, d’appeler son fils dans chacune de ses chansons? Arthur vit dans ce disque, son âme y palpite, il est ce «Ghosteen» (petit fantôme en argot irlandais) entre deux mondes, entre deux âges – l’album est lui-même dual, avec une première partie de huit chansons («les enfants») et une seconde de deux longs chants («les parents»). Les grandes douleurs ne peuvent être muettes quand on s’appelle Nick Cave et que toute sa vie d’artiste consista à mettre en notes et paroles ses émotions les plus intimes, surjouant il est vrai, dans ses jeunes années, son personnage de voyou gothique hurlant des fables d’Elvis maléfique, de tueurs de Louisiane, de putes londoniennes et de came berlinoise.

Toute son expérience, tout son talent accumulé, le chanteur le déploie ici de la façon la plus nue, incroyablement belle et terrible. Soudés à son âme, ses Bad Seeds ne sont que pulsations sourdes, fondations envoûtantes et chœurs séraphiques, s’effaçant derrière la voix de Cave. Pour figurer la désorientation, l’errance, ces chansons (enregistrées en nomade dans plusieurs studios) sont bâties sur des bourdonnements, des montées en gloire, des accumulations de couches sonores, des voix en échos, presque pas de batterie et nulle formule couplet/refrain. Warren Ellis joue d’un vieux synthétiseur et enveloppe d’une gangue analogique la peine de son ami. La nasse est parfois pesante, mais la plupart des morceaux apparaissent d’une communion si troublante qu’ils résonnent comme des requiem étincelants – les tunnels de lumière que percent les voix en harmonie dans «Sun Forrest», la promenade nocturne de «Hollywood», le «Galleon Ship» apercevant la ligne de l’horizon à travers la brume, les vagues placides de «Bright Horses», apaisantes malgré ce moment terrible où la voix se brise sur une phrase: «But there is no Lord.» Il n’y a pas de Dieu.

Pourtant, «Ghosteen» a la caresse chaude de la mélancolie. À ce monde froid et cruel, Nick Cave appose un paradis luxuriant qu’illustre la pochette au kitsch assumé. Ce «sens du merveilleux» est ce que le mystique athée a trouvé pour de pas désespérer: un univers parallèle, caché, que les chansons peuvent atteindre, peut-être. Car «au fond du couloir danse une petite forme blanche, juste un souhait que le temps ne peut dissoudre»

Créé: 12.10.2019, 19h17

Le disque



«Ghosteen»
Nick Cave
Ghosteen Ltd.


Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.