Charles Aznavour nous reçoit chez lui au bord du Léman

InterviewA bientôt 90 ans, le monument de la chanson française nous a accordé un entretien dans sa maison de Saint-Sulpice (VD), à l'occasion de la parution de son livre «Tant que battra mon coeur».

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Sur la boîte aux lettres, un seul nom, celui de sa femme: Ulla T., épousée il y a 47 ans. «C'est la maison de ma femme, ici. Moi, j'ai ma maison dans le Midi. On s'invite réciproquement!», plaisante Charles Aznavour. Au-dessus, une deuxième boîte aux lettres: «Nicolas A.», Nicolas Aznavour, fils de, 36 ans, jusqu'à il y a peu spécialiste des mécanismes énergétiques du cerveau à l'EPFL mais qui a désormais choisi de s'occuper de son père à plein-temps. Il habite une des deux maisons bâties sur un terrain d'environ 1000 mètres carré à Saint-Sulpice (VD), à 100 pas du lac - «Je les ai comptés», assure Charles Aznavour.

C'est le fils qui nous ouvre. On lui donnerait 10 ans de moins. Affable, souriant, la poignée de mains engageante, il nous fait patienter quelques instants dans un hall d'entrée nu comme un ver. Est-ce dû à la sobriété qu'imposerait le protestantisme de Madame, d'origine suédoise ou simplement au souci de simplicité qui semble habiter tout un chacun dans le clan Aznavourian?

Interview en sous-sol

Des larges baies vitrées donnant sur le lac, nous ne verrons rien. Nous sommes invitée à nous engouffrer dans le sous-sol où deux pièces de taille modeste constituent le temple de Charles Aznavour: des ordinateurs d'un côté, réservés à l'écriture, et dans l'angle opposé, un espace dédié à la composition où trône un synthétiseur, que surveillent quelques affiches de spectacles historiques épinglées au mur.

L'autre pièce, en enfilade, est réservée à un home cinéma, avec quelques larges fauteuils auto-massants dont Charles Aznavour profite surtout la nuit - «je dors très peu, je regarde des films, rattrape ce que je n'ai pas vu à la télé, ou regarde des émissions locales», nous dira-t-il.

De lui, «L'artisan», comme il aime à se définir – «Je trouve l'appellation de star un peu exagérée» écrit-il dans son livre – nous serions tentés de dire que rien, ou si peu, a changé. «La coiffure peut-être», comme il le chante dans «Non, je n'ai rien oublié». Oui, c'est vrai, le cheveu est désormais franchement blanc.

Centenaire et sur scène!

Pour le reste? Le visage s'est certes plissé, le pas est à peine moins assuré mais «le patriarche heureux» ainsi qu'il se définit, marche sans canne. Et c'est sans lunettes sur le nez qu'il dédicace ses livres. Il chaussera néanmoins «ses oreilles» pour l'interview, comme il dit, mais c'est sans ses appareils auditifs qu'il a réalisé l'entretien radio qui nous a précédée.

Charles Aznavour, qui fêtera ses 90 ans en mai prochain, a toujours la mémoire vive -«Notre première tournée en Suisse, avec Edith Piaf et les compagnons de la chanson, en 1946, nous n'avons rempli les salles qu'à Zurich et à Genève. Rendez-vous compte, Piaf n'a pas fait salle comble ailleurs en Suisse!». Il s'en étoufferait presque encore. Pour un peu, Charles Aznavour n'usurperait pas sa chanson «Hier encore, j'avais 20 ans».

C'était pourtant en 1964. Mais il est déterminé à vieillir encore: «Je SERAI centenaire et je FERAI une représentation», nous assure-t-il, convaincu qu'il en sera ainsi, comme si le choix nous était donné.

En pantoufles

Il est resté simple, simplissime même: c'est en pantoufles qu'il nous reçoit, son pantalon retenu par de simples bretelles et une ceinture noire où est vissé son téléphone. Cela correspond à ce qu'il avance dans son livre: «Vivre comme un milliardaire équivaudrait à m’éloigner de ce que j’ai été. Ce serait nier mes origines, autrement dit mentir, et j’ai toujours eu peur du mensonge, car sa comptabilité est plus difficile à tenir que celle de la vérité». Les deux maisons à St Sulpice sont contemporaines, mais pas m'as-tu-vu. La voiture dans laquelle son fils le conduit à ses rendez-vous médicaux non plus. Ni gabarit démesuré, ni moteur ronflant, ni même vitres teintées.

Pour l'interview, une consigne toutefois: ne pas poser de questions liées au fisc français, et aux révélations (qui s'apparentent plus à «une gaffe») de Charles Aznavour il y a quelques semaines sur Radio France, où il dénonçait tout de go le clientélisme pour ne pas dire la corruption auxquels il s'est prêté il y a des années, avant son installation en Suisse en 1976.

Etre enterré en Suisse?

«J'aurais aussi pu m'installer en Angleterre. Mais je n'étais pas seul. On a discuté dans la famille, et on a préféré la Suisse. C'est le bloc Aznavourian qui a préféré la Suisse pour son mode de vie, le comportement des Suisses et la langue française» (à écouter dans l'interview sonore ci-dessus), raconte Charles Aznavour. Il s'est même posé la question de rester chez nous, après sa mort. Mais le caveau familial l'attend dans les Yvelines, non loin de Versailles. «Il faudrait transférer le caveau... C'est beaucoup de travail... Ma femme trouve que c'est ridicule.» Il esquisse un sourire fatigué.

Et puis Charles Aznavour n'a pas de religion. Il confie à 24 heures: «Je suis a-religieux donc multi-religieux. Moi, je suis pour toutes les religions. Je suis grégorien donc orthodoxe mais je suis devenu juif quand j'ai vécu dans un quartier juif, ensuite j'ai connu plein de musulmans très bien, je suis devenu musulman. Mais en fait, Dieu, il n'y en a qu'un seul. Simplement, il a 3-4 noms.»

Résoudre la misère

Comme dans sa chanson Emmenez-moi (1968), la misère le révolte toujours. Il a même un projet pour la résoudre: «Parmi les crève-la-faim, il ne doit pas manquer de têtes, ni de bras, ni de bonnes volontés pour réhabiliter un village où chacun trouverait asile, une vie convenable, un travail - où chacun recouvrerait l'espoir en fondant une communauté nouvelle, un melting-pot d'un nouveau style».

En attendant de pouvoir insuffler de tels projets de société, il œuvre pour l'Arménie, en tant qu'ambassadeur en Suisse, un milieu qu'il ne connaissait pas -«Je crois que je les amuse beaucoup» mais auquel il a bien l'intention de faire entendre son franc-parler. Et il travaille, beaucoup. Chaque jour, il écrit. «Je prépare actuellement une chanson sur la Suisse», lâche-t-il d'ailleurs en nous raccompagnant. «Mais un peu humoristique», ajoute-t-il. Il n'en dira pas plus mais nous voilà prévenus.

(nxp)

Créé: 06.12.2013, 07h10

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«Tant que battra mon coeur» est paru en novembre 2013 aux Editions Don Quichotte, une marque des éditions du Seuil. Dans ce livre de 280 pages, Charles Aznavour raconte, pêle-mêle, comment lui sont venues certaines de ses chansons cultes, ou encore comment il est arrivé «lessivé» en Suisse dans les années 70 après que le fisc français l'eut traqué durant des mois. (Image: Editions Don Quichotte)

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