Le cheval dans tous ses états

SpectacleLa nouvelle création de Zingaro, «Ex Anima», arrive en juin à Avenches. Plongée dans un rituel magnifiant la liberté animale.

Zingaro débarque à Avenches en juin pour 26 représentations de

Zingaro débarque à Avenches en juin pour 26 représentations de "Ex Anima". Image: Marion Tubiana

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Selon Buffon, la plus noble conquête de l’homme est le cheval. Mais que faire lorsque l’osmose entre le cavalier et l’équidé a déjà atteint un sommet? À voir «Ex Anima», le nouveau spectacle du théâtre équestre Zingaro, la solution consiste à rendre une partie de sa liberté à l’animal et à quitter les codes les plus stricts du dressage. Après sa création dans son quartier général d’Aubervilliers et un passage sous chapiteau au Bourget-du-Lac, le dernier défi de l’écuyer en chef Bartabas, meneur de cette troupe majoritairement composée d’acteurs à quatre jambes, va bientôt arriver, dans un convoi de 19 semi-remorques, à l’Institut Équestre National Avenches pour une série de 26 représentations.

Ce ne sont pourtant pas les prouesses techniques – et encore moins les artifices du décor – qui forment le cœur de ce spectacle, mais la tentative d’instituer un nouveau rapport scénique avec l’animal, échappant à la pure démonstration de maîtrise humaine et ouvrant sur des moments de suspension où peut s’exprimer la liberté du cheval, son instinct de l’instant. Chez Zingaro, parler de «numéros» tient du tabou. Le terme utilisé est celui du «tableau» et il s’ajuste parfaitement au propos d’«Ex Anima» qui avance par scènes, instaurant un cadre délimité sur la piste de gravier en roche volcanique noire, mais au sein duquel la marge de manœuvre – animale – se veut congrue, induisant dès lors un autre regard, moins déterminé, du spectateur.

Dans cette galerie d’évocations équestres qui renvoient au cheval de trait, au cheval sauvage, au cheval de guerre, au cheval de chasse à courre ou au cheval de cirque, on quitte le jeu des assignations trop rigides, du carcan. Selon la volonté de Bartabas, l’homme est ici au service, pour magnifier celui qui l’a si bien servi au cours de l’histoire. Les crinières brillent mais les cavaliers ne prennent pas la lumière, cantonnés dans la pénombre à un rôle de guides, d’accompagnateurs, ou de faire-valoir. L’intention est perceptible dès le tableau d’ouverture où œuvrent avec modestie et efficacité des ramasse-crottins au milieu d’un troupeau sans aucune contrainte. Dans les séquences poétiques qui vont suivre, toutes en lien avec un usage ou une image forte du cheval, les possibles sorties du canevas préétabli sont nombreuses.

Surtout, le cheval y est mis en valeur pour soi et non dans son rapport de domestication, si ce n’est pour le problématiser ou le dénoncer. Qu’un pesant cheval des mines s’élève dans les airs, que deux étalons jouent à se battre avec une belle ardeur ou qu’un petit âne et une grande mule entament une sorte de danse ludique et mimétique, l’animal est célébré dans sa liberté. Avec, souvent, une part d’improvisation, même si, pour arriver à ce résultat subjuguant, il faut évidemment compter sur une complicité, une écoute et un labeur incessants. Paradoxe d’un affranchissement qui se gagne par le travail, la discipline.

Les pigeons, les jars et même les loups, pillant un champ de bataille où sont étendus des chevaux mimant la mort, sont aussi convoqués à ce qui devient un rituel dévoilant une animalité imprévisible qui nous constitue aussi, aux antipodes des tours de dressage, si souvent décevants par leur prétention – hélas jamais atteinte, ou si rarement – de perfection et donc de mort.

«Ex Anima» quitte ce dualisme de l’excellence et du défaut, malgré quelques tableaux où la virtuosité se taille une part éclatante. L’âme, l’animal, le souffle: le titre de cette création galope dans plusieurs registres au son des flûtes, instruments qui accompagnent de façon idéalement aérienne ce ballet de l’esprit équestre, ce feu de la vie qui sait aussi s’incarner sans pudeur dans la saillie finale, scène totémique qui évoque l’éternelle question de la procréation et ses techniques contemporaines d’insémination artificielle.

Dans tous ses états, du plus fin au plus cru, l’hommage est saisissant. «Bon cheval juge son cavalier», dit un proverbe arabe. Ceux de Zingaro semblent satisfaits de leur compagnonnage entre animaux diversement civilisés. (24 heures)

Créé: 17.05.2018, 20h41

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Avenches, Institut équestre national
Du ve 8 juin au di 1er juillet
Rens.: 022 994 31 31
www.livemusic.ch

Tour de manège dans le camp de la famille Zingaro

REPORTAGE: Au bord du lac du Bourget, ce qui frappe d’abord c’est l’avantage du nombre côté chevaux: 38 équidés (dont 36 participent au spectacle) pour une vingtaine d’humains, soit une troupe d’une soixantaine de membres.

Ensuite, il est difficile de ne pas remarquer l’esprit de famille qui règne dans ce camp temporaire où le maître des lieux a installé sa fameuse caravane rouge et verte.

«Bartabas y tient, même s’il y a eu pas mal de nouveaux sur ce spectacle», avertit Thierry, régisseur technique dit MacGyver pour sa capacité à régler les problèmes. Que pense-t-il des déclarations de son patron qui annonçait qu’«Ex Anima» serait son «ultime» spectacle? «Il a réussi à faire le buzz», rigole le complice de quinze ans, pas avare en petites vannes, notamment sur le mot «cirque» qui serait interdit.

«Ça dépend des périodes. Théâtre équestre a sa préférence, mais, parfois, c’est bienvenue au Cirque Zingaro!» Un peu plus loin, on assiste à la promenade des deux chiens-loups, «Roma» et «Romulus». La précaution d’un pas en arrière paraît nécessaire quand ils sortent de leur cage, même si «ce sont de bons toutous» assure leur gardienne qui conserve tout de même de leur affection un petit souvenir de sept points de suture dans le dos. Leurs crottes sentent en tout cas infiniment plus fort que celles des chevaux qui parsèment le site, qui dans son paddock, qui dans un petit chapiteau tapissé de foin où 14 argentins mâchent paisiblement. «La plupart de nos chevaux sont entiers», commente Julien, palefrenier. Comprenez non castrés. «Mais ils sont très calmes et gentils. Par contre, ce sont des dominants, ils cherchent à s’imposer et il ne faut pas se laisser faire autrement ils n’hésitent plus à vous pincer le bras.»

Les coups sont proscrits. Pour se faire respecter, il n’y a que l’écoute et la voix, ainsi que des récompenses ponctuelles. Un timbre grave les fait ralentir, un timbre plus haut accélérer. Du côté des musiciens, François Marillier, directeur musical, vit les chevaux par le son et le rythme. «Il a fallu reconstituer une nature, un rappel des origines au gré du son primitif des appeaux.» Tout en souffle et en flûtes,
la performance des instrumentistes implique de rester attentif aux mouvements des chevaux. «Il faut parfois s’adapter, étirer un son, mais, attention, on doit aussi veiller à ne pas tomber dans l’illustratif. Des compositions préexistent. D’ailleurs le tableau avec le vol des pigeons est basé sur «L’envol des grues», un morceau japonais!» En fin de soirée, si la représentation se termine par quelques engueulades de perfectionnistes, elles n’entament en rien l’esprit de famille de la troupe, bien au contraire. B.S.

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