Le Christ en figure de la révolution permanente

InterviewLe metteur en scène Milo Rau vient de tourner un film politique sur le fils de Dieu. À l’heure lénifiante de Noël, Jésus demeure une substance inflammable. Entretien.

Milo Rau (avec la croix, à g.) lors du tournage de son «Nouvel Évangile» avec un Jésus noir (l’activiste Yvan Sagnet, à dr.), en octobre dernier à Matera en Italie.

Milo Rau (avec la croix, à g.) lors du tournage de son «Nouvel Évangile» avec un Jésus noir (l’activiste Yvan Sagnet, à dr.), en octobre dernier à Matera en Italie. Image: ARMIN SMAILOVIC

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Pris en étau entre deux cadeaux, Jésus a parfois de la peine à se faire une place sous le sapin. Quand il y parvient autrement que par une crèche décorative, les valeurs qu’il fait briller dépassent trop rarement le stade des bons sentiments de circonstance.

Pour secouer le conifère de fin d’année et le garnir de quelques bougies brûlantes, le metteur en scène suisse Milo Rau semblait la personnalité idoine, lui qui vient de passer tout l’été à tourner un nouveau film sur le Christ à Matera, après Pasolini et Mel Gibson. Sa réalisation avec un Jésus noir (l’activiste Yvan Sagnet) prend des options politiques, dénonçant l’exploitation des migrants africains dans l’agriculture du sud de l’Italie. En attendant sa sortie sur les écrans l’an prochain, petit développement de théologie politique avec un marxiste convaincu.

Vous soutenez que le mythe de Jésus est toujours vivant. En quel sens?
La Bible n’a pas été lue et relue sous la contrainte du pape. Peut-être au Moyen Âge, mais pas aujourd’hui. Je reviens du Brésil, où se déroule le mouvement des sans-terre. Là vient de se publier le livre «Ocupando a biblia» («Occuper la Bible»). Eux, comme moi en tant que marxiste, la lisent comme un dictionnaire de stratégie pour simples citoyennes et citoyens qui désirent reprendre le pouvoir, retrouver leur dignité. Une philosophie du soulèvement et de la révolte qui, dans la Bible, finit mal, évidemment, puisque Jésus est crucifié. Mais il y a la résurrection, et je crois que c’est cette lecture que je préfère.

À Noël, la célébration de sa naissance est aussi une façon de le ressusciter. Comment le verriez-vous revenir?
Politiquement. Pour moi, il s’agit d’un message et pas d’un personnage. Évidemment, je ne crois pas – et peut-être personne – à la résurrection des corps. Mais son message devrait resurgir.

«Je ne crois pas à la résurrection des corps. Mais le message du Christ devrait resurgir»

N’est-ce pas le rôle de l’Église de transmettre le message du Christ?
Voir historiquement le Christ comme le fondateur d’une Église, d’une institution, c’est déjà la première erreur. Il est au contraire profondément anti-institutionnel, il interdit même de créer une institution. Quand il fait son discours à Pierre, il n’a jamais pensé à une Église – qui serait d’ailleurs étrangement basée à Rome! Cette contradiction ridicule est au cœur de l’histoire de l’Église catholique puis protestante. Dans la façon d’agir de Jésus, dans le mouvement qu’il lance, il y a une idée de dissidence très importante. Qui passe aussi par la multiplicité des partenaires – les apôtres qui sont parfois plus forts, plus intelligents et plus radicaux que lui. Jésus, c'est aussi un groupe.

Cette contradiction permet de comprendre pourquoi l’Église peine tant à réactualiser le message christique?
C’est le problème. Car si ses gardiens faisaient la révolution permanente comme Jésus l’a voulu, ils devraient aussi en finir avec l’Église elle-même. Ils devraient recommencer à penser son message et ce serait la fin. Même si je crois qu’actuellement le pape cherche à utiliser cette institution dans une perspective de changement plus social et non comme une machine à répéter des rituels. Mais c’est toujours la même chose: Staline n’a pas adapté le communisme parce que, s’il l’avait fait, il aurait dû se retirer tout de suite. C’est la problématique de l’idéologisation ou de la ritualisation de la révolte. D’un mouvement de jeunes marginaux complètement fous, le christianisme est devenu un club de vieux pédophiles habillés en rouge. C’est un peu triste.


Lire aussi: Comme la Suisse, Jésus n’existe pas...


Mais il y a du changement dans l’air?
Même l’Église sent un tournant. De la même manière, il y avait une ouverture à l’époque où Pasolini a fait son film sur le Christ. Aujourd’hui, il y a la personnalité du pape, mais aussi la société qui envoie des signaux clairs dans un moment catastrophique pour notre planète: soit vous êtes du côté des vivants, des pauvres, des valeurs de l’humanité, soit vous êtes du côté de Bolsonaro, de Trump et des extrémistes islamistes. L’Église doit choisir son camp. Par le passé, souvenons-nous du fascisme, des dictatures d’Amérique latine, elle n’a pas fait les meilleurs choix...

À vous entendre, il y a de l’espoir du côté de l’Église. Étonnant, de la part d’un marxiste athéiste, non?
C’est un peu étrange que je sois devenu fan du pape. Je viens de rencontrer des théologiens marxistes et ils ne trouvent pas leur place dans la théologie universitaire. Il est important que le chef de l’Église catholique redonne une lecture révolutionnaire ou humaniste à la Bible.

La figure de Jésus ne demeure-t-elle pas un symbole puissant qu’aucun révolutionnaire n’a jamais égalé?
Oui, d’ailleurs même les représentations de Guevara ou de Pasolini renvoient à l’iconographie du Christ et de son corps mutilé. Mais ils sont restés dans l’histoire, là où Jésus en a été sorti. Lénine dit que, dès que l’on construit des monuments aux révolutionnaires, on sait que la révolution est finie. Et c’est au moment où l’on montre un criminel mis à mort sur la croix, l’une des peines les plus dures infligée à un terroriste pour l’époque romaine, que l’on sait que la révolte de Jésus se termine. Chaque époque a ses tentatives d’utiliser le mythe, de le réhistoriciser, de le relocaliser. De l’occuper, en fait. Franco l’a fait, George Bush senior l’a fait, moi je le fais, tout le monde le fait. Il est intéressant de voir que l’on peut trouver dans le Nouveau Testament des moments très négatifs dans le comportement, les préceptes de Jésus en défenseur de la loi. Il y a la possibilité d’une lecture légaliste très conservatrice aussi. Elle a été faite pendant des siècles. Mais je trouve quand même qu’il est plus simple de tirer le mythe à gauche qu’à droite. Il y a moins de choses à changer!

«Il y a chez Jésus un amour de la mort qui va presque jusqu’au suicide»

Difficile de faire de Jésus un fasciste, tout de même!
Oui, mais il y a chez lui un amour de la mort qui va presque jusqu’au suicide. Poussé par Judas, il sait qu’il doit aller jusqu’au bout, être crucifié, pour accomplir la prophétie. C’est une manière d’instrumentaliser sa personne qui cadre mal avec une idée moderne de la révolution, au service de la libération de l’individu. Il y a un côté très morbide dans la Bible.

Naissance et mort du Christ ne sont-elles pas indissociables?
Oui. Psychologiquement, c’est une personne qui n’est pas adulte. Par exemple, il y a plusieurs scènes où il nie presque sa famille, où il donne des leçons à sa mère, où il déclare à d’autres qu’il n’y a rien en dehors de son mouvement. Il y a un extrémisme chez lui. Une mégalomanie aussi. Si être adulte, c’est vivre ses contradictions, Jésus ne le fait pas. Il balance entre infantilisme et une sorte de froideur à la Charles Manson. C’est étonnant, mais aussi choquant. Mais que celui qui n’a pas fauté jette la première pierre au pauvre Jésus!

Le symbole du Christ a-t-il un avenir?
Difficile à dire, la conscience culturelle en décidera. Dans la dramaturgie qui lui est attachée, il y a en tout cas cette idée que celui qui perd son combat, gagne à la fin. Cette catharsis du héros faible, sans succès, sans pouvoir, s’est imprimée fortement dans les consciences. L’Occident impérialiste a colonisé le monde avec ce récit. Comme l’a dit un intervenant congolais lors du tournage à Rome: nous avions les terres et les missionnaires nous ont dit de fermer les yeux pour prier; quand nous les avons rouverts, ils avaient les terres et nous avions la Bible. C’est la vérité historique de Jésus! Mais l’introduction de la faiblesse dans la conception humaine peut aussi se retourner dans une logique antifasciste, et j’espère que cette autre vérité va ressusciter!

Personnellement, fêtez-vous Noël?
Oui, même plusieurs fois. Avec mon théâtre (ndlr: il est directeur du Théâtre national de Gand), avec ma famille et avec la famille de ma femme. Mais ce sont plutôt les plaisirs de la table qui sont au centre de mon intérêt, même si j’aime aussi beaucoup le côté claustrophobe de cette fête – que beaucoup d’intellectuels n’aiment pas – où l’on se sent étouffé par l’amour. En revanche, je ne fête jamais mon anniversaire.

Créé: 24.12.2019, 06h42

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