Christian Lutz en plein Las Vegas parano

InterviewLe photographe présente la face cachée de «la ville du péché» dans un nouveau lieu d’Images à Vevey.

Dans sa nouvelle série «Insert Coins», présentée à Vevey, le photographe Christian Lutz a cherché à montrer l’envers du décor de Las Vegas. Derrière les néons et l’argent qui ruisselle, la misère grouille et le divertissement de la cité du jeu révèle ses déclassés.

Dans sa nouvelle série «Insert Coins», présentée à Vevey, le photographe Christian Lutz a cherché à montrer l’envers du décor de Las Vegas. Derrière les néons et l’argent qui ruisselle, la misère grouille et le divertissement de la cité du jeu révèle ses déclassés. Image: CHRISTIAN LUTZ

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Il y a un invisible comme il y a un impensé, et Christian Lutz ne vit que pour le débusquer, exhiber ce que certains ont intérêt à cacher, montrer les failles et le refoulé du système. Après sa trilogie sur le pouvoir, un reportage sur une Eglise évangélique qui a tout fait pour interdire la publication de ses images, le photographe poursuit sa traversée des apparences pour atteindre ces arrière-mondes où se manifestent les effets d’une violence pas toujours physique.

Depuis septembre, les spectateurs de Vidy peuvent contempler son installation No man’s land confrontant, dans sa structure métallique barbelée, les migrants accueillis dans les vallées tessinoises et une certaine idée de la bien-pensance suisse. Aujourd’hui, il ouvre «Insert Coins», exposition qui fait suite à la publication du même nom chez André Frère Editions. Dans les nouveaux locaux de l’Espace Images Vevey La Ferblanterie, il dévoile la face cachée de Las Vegas, cette cité américaine du jeu qui, sous la lumière des néons, n’abrite pas seulement les tapis rouges du craps mais aussi la vie salie des laissés-pour-compte de cette ville d’argent.

Vous tenez beaucoup à l’autonomie de vos images, qui doivent pouvoir se passer de textes. Pensez-vous que l’on peut se passer du contexte dans votre installation de Vidy?

Oui, si j’en crois les retours que j’ai eus… Entre les grillages, il y a des tensions et une dramaturgie qui se crée. Ce face-à-face, entre ces autres «nous» et notre pensée ignorante, est assez premier degré. Du coup, je crois que le message est explicite. Ma sélection d’images n’est pas émotionnellement chargée, j’évite le pathos, mais je ménage plusieurs sens de lecture. J’ai réalisé une image qui tient de l’évidence au moment du scandale du burkini. On y voit une femme musulmane qui passe dans une rivière avec ce vêtement et, à l’arrière, on aperçoit une famille avec un enfant nu. Panique morale! On a presque envie d’arracher le burkini pour aller couvrir le gamin…

Accepteriez-vous l’idée de «neutralité agressive»? Une observation assez clinique mais qui dégage sa charge après réflexion?

Il n’y a pas meilleur compliment. J’aime d’ailleurs utiliser l’expression «commettre des images», et je cherche à être incisif. Je pense que votre remarque vient du choix des images. Je passe des heures dans mon atelier pour réduire mon travail, cela implique un grand respect de l’image et de ses différentes couches de réel.

Avec «Insert Coins», vous cherchiez une métaphore du néolibéralisme?

C’est le déluge! Un travail sur l’illusion et la désillusion… Le produit de Las Vegas. Il y a bien sûr l’ultralibéralisme, ses valeurs délétères, et tout finit très mal. Mais il y a aussi des pieds de nez poétiques, un jeu sur l’entertainment à outrance et ses enseignes publicitaires. Mais ce n’est pas une critique au premier degré des Etats-Unis, il y a aussi un hommage à la photographie américaine, des références que j’aime comme David Lynch, Jeff Wall. A Las Vegas, je me suis engagé dans une société très violente, qui avale ses propres déchets – avec sorties de route où les chances de mal finir abondent. C’est sympa de manger un burger dans un palace, mais c’est aussi un lieu où mourir.

Choisir Vegas, ce n’était pas courir le risque de se faire terrasser par un symbole plus fort que vous?

Si, si, si! Mais j’étais viscéralement obsédé. Au début, je ne pensais pas en faire un livre ou une expo, je savais le sujet difficile car connoté. C’était comme un trauma, il fallait que je trouve un exutoire, comme souvent dans les thématiques que j’aborde: je ressens un problème, et il faut que je m’en débarrasse. Il a suffi que quatre ou cinq images dialoguent entre elles, et j’ai pu poursuivre, y retourner entre 2011 et 2014.

Actuellement, vous travaillez sur l’extrême droite en Europe?

Oui et non. Je parcours des terrains frappés par le populisme, le nationalisme, mais ce n’est pas un travail direct sur l’extrême droite, mais plutôt sur la peur, le repli sur soi, les manipulations de la souffrance. Au Danemark, en Hongrie, en Allemagne, aux Pays-Bas, j’ai parcouru la muraille où se loge le diable. Cela passe aussi par des paysages métaphoriques. Après le cauchemar américain, je m’attelle au cauchemar européen. (24 heures)

Créé: 09.11.2016, 10h57

Expositions

Vevey, Espace Images La Ferblanterie
Jusqu’au sa 17 décembre
Je-ve 16 h-18 h, sa-di 14 h-18 h
Rens.: 021 922 48 54
www.images.ch

Lausanne, Théâtre de Vidy
Jusqu’au sa 3 décembre
www.vidy.ch

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