Et Lindbergh créa les «supermodels»

DocumentaireLe photographe allemand se livre un peu dans «Women’s Stories» en laissant surtout parler «ses» femmes.

En 1989, Peter Lindbergh lance dans Vogue Naomi Campbell, Linda Evangelista, Tatjana Patitz, Christy Turlington, Cindy Crawford.

En 1989, Peter Lindbergh lance dans Vogue Naomi Campbell, Linda Evangelista, Tatjana Patitz, Christy Turlington, Cindy Crawford. Image: LINDBERGH/DR

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

En 1988, dansant sur le macadam de New York, Peter Lindbergh attrape au vol un quintet de filles, une série iconoclaste pour l’époque, en noir et blanc de surcroît, qu’Anna Wintour, fraîche directrice de Vogue, publiera à contre-courant l’année suivante. Le photographe vient d’inventer les «supermodels» en jeans et bras de chemise, têtes pensantes qui loin de bimbos stupides, réfléchissent à deux fois avant de se lever pour un shooting. Même si pour «papa», Naomi, Linda et les autres n’hésiteront jamais.

Dans «Women’s Stories», le documentaire que lui consacre le Français Jean-Michel Vecchiet, la permanence du bonhomme sidère. Face aux rats en tutu du Bolchoï, aux stars hollywoodiennes ou dans le couloir de la mort d’une prison américaine, Peter Lindbergh garde sa danse d’ours gracile qui balance d’un pied sur l’autre. «Je suis de la Ruhr», explique-t-il. Du lourd bagage d’une enfance dans la Pologne annexée par l’Allemagne, fils d’un père officier nazi, d’une mère aux velléités artistiques réprimées sur l’autel des conventions, il ne dit quasi rien. C’est sa sœur qui raconte ces années de formation, de «menace et rejet». Le jeune Peter lui, se sent «en cage», s’échappe bientôt de ses vitrines d’apprenti étalagiste pour vivre la bohème hippie des 60’s à Berlin, Londres, Arles enfin, terre de son idole, le peintre Vincent Van Gogh.

Quand il ouvre son studio de photographe indépendant, le charme de ce géant rond au rire facile opère. Les archives en donnent la démonstration au bord d’une piscine d’Ibiza, quand il persuade une Miss Campbell rétive de se mouiller. La féline boude, pas par caprice, la gloire montante ne sait pas nager. Ce que Peter Lindbergh, avec son bon sens instinctif, a tout de suite compris. Voir encore maugréer ce réaliste après avoir installé un plateau digne d’une superproduction de film S.F.: «Ça manque d’atmosphère, il n’y a pas de sentiment là-dedans, pas d’âme!» Et d’extraire pourtant de Milla Jovovich des regards au laser propres à coloniser des régiments d’aliens.

Dans ces moments, «Women’s Stories» tient ses promesses et dévoile des coulisses inédites du «moment créatif». Ainsi encore de cette séance au large du Stromboli. En souvenir des amours de Roberto Rossellini et Ingrid Bergman, Peter Lindbergh sublime Chiara Mastroianni. Comme le cinéaste qui explorait le visage d’une femme, le photographe scrute son modèle. «Je cherche la conscience inscrite sur un visage, une vision du monde, des hommes. Je m’y habitue jamais, ça change sans cesse.»

«Les filles à papa»

Et les «filles à papa» d’applaudir. Uma Thurman: «Les photographes veulent un truc de vous, quelque chose de différent, de plus sexy. Pas Peter, il n’a aucun préjugé.» Charlotte Rampling: «Il capte la peau de mon visage comme l’écorce d’un arbre, avec cette enfance qu’un artiste ne doit jamais perdre pour aller vers l’inconscience de la fraîcheur.» Naomi Campbell: «Il m’a donné confiance, poussé à un vrai engagement, appris la différence entre un bon et un mauvais mannequin.» Du coup, on croit Lindbergh quand il dit ne pas chercher la beauté stricto sensu mais une humanité qui transcende.

Pour l’anecdote, les historiens du Musée de Rotterdam fouillant ses archives pour une rétrospective, en sortirent sidérés. Tout y était, sauf les noms des couturiers qui avaient justifié ces shootings. Son épouse Astrid avoue d’ailleurs n’avoir jalousé que fugacement les déesses chéries par Lindbergh. La mode, le glamour, l’importent peu. Elle se sait la femme de Lindbergh autrement. «Il est amoureux de la belle énergie, la joie, l’espoir.» Tant pis alors si ce documentaire déçoit par sa structure chronologique trop sage.

Créé: 06.08.2019, 23h00

Info

En dates

1944
Naît en Pologne annexée, grandit dans la Ruhr.

1960
Vit la bohème en Europe.

1974 Ouvre son studio, succès immédiat au côté de Helmut Newton et autre Guy Bourdin.

1985 Pochette de disque pour Jane Birkin, David Bowie etc.

1989 Sa série noir et blanc pour Vogue avec Linda, Naomi, Tatjana, Cindy, Christy lance le concept de «supermodel».

1992 Premier à réaliser le calendrier Pirelli avec des actrices, pas des mannequins.

2017 «Shadows on the Wall» (Ed. Taschen).

2019 Réalise la couverture de Vogue (septembre) pour Meghan, duchesse du Sussex.

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actualité croquée par nos dessinateurs partie 7

Paru le 21 septembre 2019
(Image: Valott?) Plus...