«J'ai commencé à me battre et à me débattre à l'âge de 7 ans»

TrajectoireLeyla Hussein milite pour les droits des femmes et combat l’excision. À l’affiche de «#Female Pleasure» de la Zurichoise Barbara Miller, elle raconte sa vie ponctuée par les menaces de mort.

Leyla Hussein a reçu une menace de mort provenant de quelqu’un en Suisse, alors qu’elle était à Lausanne.

Leyla Hussein a reçu une menace de mort provenant de quelqu’un en Suisse, alors qu’elle était à Lausanne. Image: Jean-Paul Guinnard

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Dans la salle du petit-déjeuner de cet hôtel lausannois, Leyla Hussein se régale en mangeant du fromage. Au bout de ses doigts interminables, de longs ongles laqués qu’elle n’utilise pas comme griffes. Son combat, elle le mène avec sa voix, avec ses mots, avec ses émotions. Ses arènes sont aussi bien réelles que virtuelles. Grâce aux réseaux sociaux, elle se fait entendre, mais ces mêmes canaux sont ceux qu’utilisent ses – nombreux – ennemis pour lui envoyer des menaces de mort.

En ce matin de mars, la Somalienne de 38 ans porte un tee-shirt au message très positif, «Choose Love» (Choisis l’amour), alors qu’elle découvre un message profondément dérangeant sur son téléphone portable: «Je vais t’exploser la tête, petite fille.» «Des menaces, j’en reçois de toutes sortes. Mais celle-ci est particulièrement affreuse, explique-t-elle avec un calme impressionnant. Bon, son auteur n’est pas très malin: il a directement posté son message sur ma page web, et comme je suis sous protection policière, les enquêteurs ont déjà réussi à le localiser. Et apparemment cet homme réside en Suisse. Je dois donc vraiment faire profil bas!»

Impressionner Theresa May

Fin de ce qu’elle semble considérer comme une anecdote. Un des dommages collatéraux du combat que cette psychothérapeute mène sur le web. Ainsi elle peine à trouver un poste fixe, ses employeurs potentiels se découragent en disant qu’ils ne pourront pas assurer sa sécurité. Car Leyla Hussein agit aussi comme lobbyiste politique et institutionnel. «Le hasard a fait qu’hier, juste avant de décoller pour Genève, j’avais enfin rendez-vous avec Theresa May, explique-t-elle avec enthousiasme. Elle était terriblement en retard et même si ce rendez-vous était super­important pour moi, je n’allais pas prendre le risque de rater mon vol pour elle. On n’a finalement fait que de se croiser. On a dû passer cinq minutes ensemble, mais elle avait clairement fait l’effort de se documenter sur moi et sur ma cause, et m’a dit que je l’avais impressionnée. J’espère que ce n’est que partie remise!»

C’est bien la ténacité qui a dicté son chemin à la petite fille née dans une famille aisée de Mogadiscio. «Notre confort financier ne voulait pas dire que nous faisions fi des traditions, simplement que ce serait un médecin qui allait pratiquer l’excision sur ma sœur et moi, et non pas une vieille femme du village dans des conditions d’hygiène désastreuses.» C’est bien ce jour-là, dont elle se souvient avec une précision qui fait froid dans le dos, qu’a débuté la lutte de Leyla Hussein. «J’ai commencé à me battre et à me débattre à l’âge de 7 ans. Je crois que mon obsession pour le chocolat remonte aussi à ce jour-là. Traditionnellement, on offre aux petites filles des bijoux et une montre en or le jour où on les agresse sexuellement – car c’est bien de cela dont il s’agit. Je devais aussi recevoir du chocolat, mais on me l’a refusé parce que j’ai mis des coups de pied dans le visage du médecin.»

Une des scènes de «#Female Pleasure», où Leyla Hussein défend sa cause auprès d’une tribu massaï. FILMCOPPI/DR

Depuis ce jour, la petite Leyla s’est rendu compte qu’elle devait apprendre à se défendre. À l’école, bien qu’étant une élève douée, sage et presque timide, elle montait des groupes de soutien, aidait ses camarades en détresse. «Ma mère a récemment retrouvé mon carnet de notes de fin d’école obligatoire. La maîtresse y avait écrit: «Je ne sais pas quelle carrière Leyla va choisir, mais il s’agira certainement d’aider les autres et de changer leurs vies.» Relire ces mots m’a fait pleurer. J’étais une fille, puis une fille noire, une étrangère… j’ai toujours dû lutter pour défendre ma place. Encore aujourd’hui, ça me coûte quand je dois monter sur scène et parler en public. J’ai des crises d’angoisse mais je me mets un pied aux fesses!»

Le jour où elle a donné naissance à sa fille Feyrus, le combat de Leyla Hussein est devenu sa priorité dans la vie. «Je me suis dit que j’allais protéger ma fille envers et contre tout, que jamais elle n’aurait à traverser les mêmes épreuves que moi. Je suis devenue militante un peu par accident. Je ne me rendais même pas compte de ce que je faisais. Que ma manière de vivre était du militantisme. Et je crois qu’en luttant pour ma fille, je rends en même temps justice à la petite Leyla de 7 ans.» La jeune femme décide évidemment de ne pas faire exciser sa fille, qui a aujourd’hui 16 ans et un caractère aussi bien trempé que sa maman. «Heureusement, comme ça elle est armée pour ne pas trop souffrir de certaines situations que je lui impose, comme avoir à cacher notre adresse ou recevoir des commentaires haineux sur les réseaux sociaux…»

Leyla Hussein a donc rompu la tradition. Une décision qui l’a forcément fait réfléchir sur les choix des autres femmes de sa famille. Comment fait-elle pour citer encore aujourd’hui sa grand-mère comme source d’inspiration et pour avoir pardonné à sa mère d’avoir perpétué une pratique aussi barbare? «J’essaie de me mettre à leur place. Ma grand-maman a été «mariée» alors qu’elle n’était encore qu’une enfant. Malgré cela elle a suivi des études, est devenue professeure d’économie et a été la première Somalienne à ouvrir son entreprise d’import-export avec l’Asie. Chaque génération a livré son combat. Ma grand-mère a dû se battre pour que ses filles ne soient pas mariées de force avant d’être adultes. Elle voulait qu’elles puissent étudier, décrocher un travail et être indépendantes financièrement. Et de son côté ma maman a fait en sorte que nous subissions la moins barbare des trois types de mutilations génitales féminines. Elle ne comprenait pas que la découpe n’était pas forcément la partie la plus traumatisante. C’était surtout qu’on nous maintenait couchées de force, les jambes écartées, en touchant nos parties génitales. Il lui a fallu des années pour comprendre cela, quand nous avons suivi une psychothérapie ensemble. Il faut bien comprendre que dans notre culture, être excisée équivaut à être rendue pure, et c’est un passage obligé pour être acceptée dans certains cercles. C’était d’ailleurs le cas pour moi à l’école. Comme j’avais été «coupée», je pouvais jouer avec les autres filles.»

«En Europe, le patriarcat est livré dans un très joli emballage. Il y a un ruban, la boîte est parfumée, mais son contenu est tout aussi pourri qu’ailleurs!»

Elle reprend en élargissant le champ de vision. «Il n’y a pas que l’excision qui soit perpétuée par les femmes. À un autre niveau, les Américaines qui inscrivent leurs toutes petites filles à des concours de minimiss leur imposent aussi toutes sortes de contraintes physiques. En Europe, il y a la labioplastie, où la société nous dicte de faire un lifting du sexe pour remplir certains critères de beauté. Ici, le patriarcat est livré dans un très joli emballage. Il y a un ruban, la boîte est parfumée, mais son contenu est tout aussi pourri qu’ailleurs!»

Petit à petit, les mentalités changent. Leyla Hussein milite, mais surtout elle informe, éduque, pousse les gens à ouvrir les yeux. Dans le film «#Female Pleasure» on la voit parler à des adolescents londoniens qui soudain réalisent l’ampleur de l’horreur. Un déclic porteur d’espoir, qui, pour elle, vaut bien des sacrifices.

Créé: 30.03.2019, 12h26

Articles en relation

Excision: une mère condamnée à 11 ans de prison

Royaume-Uni Une Ougandaise de 37 ans est la première personne condamnée au Royaume-Uni pour une excision. Plus...

Continuer la lutte contre les mutilations génitales

Suisse Le Réseau suisse contre l'excision veut prolonger son engagement à plus long terme. La Confédération qui a financé jusqu'ici ce projet doit décider de sa reconduction ou non. Plus...

En dates

1980
Naît à Mogadiscio dans une famille aisée. Une sœur et un frère.
1987
Le début de son combat. «Je me suis débattue violemment contre le médecin sur le point de m’exciser.»
1992
La famille déménage à Londres.
2003
Donne naissance à sa fille, Feyrus.
2010
Diplôme en consultation thérapeutique, University of West London.
2010
Fonde «Daughters of Eve» qui aide les jeunes filles en les sensibilisant aux mutilations génitales féminines.
2013
Nominée aux BAFTAs pour le documentaire «The Cruel Cut».
2017
Conférence au Oslo Freedom Forum à New York.
2018
«#Female Pleasure», de la Suissesse Barbara Miller, qui parle d’elle et de quatre autres femmes, remporte le prix Premio Zonta Club au Festival de Locarno. T.C.

En chiffres

110'561
Le nombre de signatures que Leyla Hussein a récoltées pour faire cesser les mutilations féminines au Royaume-Uni.

200 millions
Le nombre de femmes excisées dans le monde, dont 50 000 en Europe. «Ce qui fait des mutilations génitales féminines un problème global.»

11 secondes...
Aujourd’hui encore, toutes les onze secondes une petite fille est excisée sur la planète. «Il faut clairement appeler cela une agression sexuelle.»


50'000 Outre-Sarine
Le nombre de spectateurs qui ont vu «#Female Pleasure», actuellement sur les écrans romands.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.