L’autre Amérique à Locarno

FestivalCinéaste magnifiant les outsiders banals ou superstars, Todd Haynes était l’invité du festival. Rencontre

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Des honneurs, Todd Haynes en a reçu quelques-uns. Le plus marquant reste la carte blanche offerte au cinéaste par Bob Dylan himself pour qu’il réalise son portrait non officiel, ce qu’il fit de main de maître avec I’m Not There , en 2007. Le plus récent a pris la forme d’un léopard chromé, statuette que l’Américain de 56 ans a reçue lundi au Festival de Locarno.

Mais l’honneur le plus excitant, de son propre aveu recueilli espresso en main quelques heures avant la cérémonie, est venu de Laurie Anderson, la «veuve» de Lou Reed, qui lui a promis sa collaboration pour le documentaire sur le Velvet Underground que l’auteur de Velvet Goldmine, une fiction de 1998 sur le rock seventies marqué du sceau de Bowie et Reed, vient de se voir commissionner. «La musique du Velvet Underground reste un moteur essentiel. Elle a marqué ma vie et mon cinéma comme elle a influencé toute la culture d’alors. Le Velvet est un exemple parfait d’un groupe interférant avec toutes les sous-cultures de son époque – arts plastiques, théâtre, danse, photo, cinéma – et les modifiant toutes, ce qui est la forme la plus intéressante de l’art. Lou Reed avait lui même été «modifié» par l’œuvre de Bob Dylan, qui avait amené la littérature dans le rock.»

Todd Haynes connaît son sujet, pas seulement par ses études universitaires en sémiotique, l’étude des signes et des codes qu’il a très vite intégrée à son cinéma sous l’angle des transgressions pop. Superstar, son premier long en 1988, racontait avec des poupées Barbie les aléas anorexiques de Karen Carpenter, moitié féminine et décédée du duo du même nom dont les roucoulades soft avaient bercé son enfance. Procès du frère Carpenter, petit scandale, gros culte.

En 1991, Poison installe certains canons de ce qui deviendra le genre «queer», non hétéro et volontiers transgressif, donnant la parole aux outsiders. Tout son cinéma fera désormais la part belle aux figures non conventionnelles, qu’il s’agisse de rock stars (David Bowie, Iggy Pop, Bob Dylan) ou de femmes en rupture du rôle que la société leur impose (Julianne Moore en épouse à la dérive dans Far from Heaven (2002), Cate Blanchett en lesbienne réprimée dans Carol (2015). «Pour Carol , je me souviens d'un critique qui s’était exclamé devant Cate Blanchett: «C’est dingue comme vous savez jouer des femmes de caractère!» J’ai trouvé la remarque très révélatrice. Dirait-on à un acteur qu’il sait jouer des «hommes de caractère»? Comme si les femmes étaient par nature faibles, et qu’il fallait un sacré talent pour composer une femme forte.»

Contre le conformisme

Né à Los Angeles, Haynes partage la rébellion multiforme que les gosses des baby-boomers fomentent depuis leurs banlieues au conformisme désespérant, cette banalité du quotidien si aliénante soudain bousculée par la certitude que la vie est ailleurs. «J’ai ressenti la mort de David Bowie comme une perte personnelle, confesse-t-il. Quand on le voyait à la télé, ados, on sentait qu’il y avait un autre monde que notre univers urbain, un monde qui hurlait pour qu’on le rejoigne. S’il faut parler de l’impact transformatif de la musique, Bowie résume tout. Et le cinéma possède selon moi un pouvoir plus grand encore. Il pénètre notre psyché, investit nos rêves, s’inspire de nos frustrations et de nos désirs enfouis pour les transformer en productions narratives. Ce n’est pas un hasard si le cinématographe a émergé en parallèle avec la découverte de l’inconscient.»

Réalisateur couvert de lauriers, Haynes a aussi réalisé de beaux succès publics, fait rare pour un réalisateur au cinéma exigeant et clairement en repli des studios hollywoodiens. Et qui tient à le rester: son prochain film, Wonderstruck, est une adaptation du livre pour enfants de Brian Selznick. Issus du site de vente en ligne, les studios Amazon en ont assuré la production, avant de le distribuer. «Ce fut de loin ma meilleure expérience! Vraiment. Tout comme l’âge d’or du cinéma américain seventies a cassé le diktat des studios pour redonner la parole aux réalisateurs, les nouveaux acteurs du Net sont une chance à saisir. De nombreuses personnes du milieu indépendant, que je connais de longue date, travaillent désormais pour HBO, Netflix ou Amazon. Mon film sortira sur grand écran et bien sûr sur tous les autres supports digitaux, mais comment éviter cela de nos jours? Ces sites veulent la seule chose que tout leur argent ne peut pas assurer: le prestige. Tant mieux pour nous. Ils investissent dans un cinéma de qualité parce qu’ils peuvent se le permettre.»

Et le grand écran garde ses armes. «Lors d’une projection de Wonderstruck sur un public test d’enfants, l’un d’eux avait laissé son iPhone sur le rebord du siège. Il s’est mis a s’illuminer régulièrement, évidemment, au rythme des messages qu’il recevait. Soudain, le gosse a posé sa veste sur son téléphone pour se concentrer sur le film. Une petite victoire!» (24 heures)

Créé: 08.08.2017, 21h33

«Goliath», seul film suisse, ne démérite pas

Elle peinait à décoller, cette 70e compétition locarnaise. Du moins jusqu’au week-end où ont surgi, coup sur coup, deux films dignes d’intérêt, à savoir Charleston du Roumain Andrei Cretulescu, et Lucky de l’Américain John Carroll Lynch. Et puis hier, rebelote avec le seul film suisse du concours, ce Goliath de Dominik Locher qui traite à la fois de l’avortement et du culte du corps dans une société suisse à peine décalée. Second film d’un réalisateur zurichois connu également pour ses mises en scène de théâtre, Goliath permet aussi de prendre des nouvelles d’un jeune comédien primé aux Quartz il y a deux ans grâce à Der Kreis, Sven Schelker. Surprise, le résultat est tenu, curieusement attachant, d’une justesse de chaque séquence. Sven Schelker y fait couple avec Jasna Fritzi Bauer, qui se retrouve par hasard enceinte. Son ami le prend mal, panique, et devient dès lors accro aux stéroïdes anabolisants tout en se lançant dans un programme de musculation du corps censé le rassurer dans son désespoir. La seconde partie du métrage nous montre les effets secondaires – comportement agressif, voire violent – générés par les anabolisants en question. Le réalisateur avoue s’être inspiré de ses propres sensations pour écrire le scénario de Goliath. «Lorsque ma compagne a été enceinte de notre premier enfant, d’étranges réactions se sont déclarées en moi, me poussant à développer ma musculature. Ce n’est que lorsque j’ai tenu pour la première fois mon enfant dans mes bras qu’une forme de confiance est venue remplacer cette sorte d’insécurité primale», déclarait-il à l’issue de sa conférence de presse.

Mais la principale difficulté de ce film, c’était la performance de son comédien puisqu’un changement physique s’opère réellement en lui. Pour cette raison, le tournage s’est déroulé en trois segments sur une période de dix mois correspondant à peu près à la durée d’une grossesse. Sven Schelker a ainsi pris neuf kilos. Nous écrivions au début que Goliath est le seul suisse du concours locarnais, mais c’est à moitié vrai. Ta peau si lisse, du Québécois Denis Côté, est une production minoritaire suisse (via la société genevoise Close Up Films de Joëlle Bertossa). Il s’agit d’un documentaire en immersion dans le quotidien de différents bodybuilders, ce qui fait curieusement retrouver le thème du culte du corps que traite Goliath. Ce dernier a-t-il des chances de se retrouver au palmarès? Franchement oui, même si l’attribution d’un Léopard d’or serait étonnante. Mais il y a les autres prix.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actu croquée par nos dessinateurs, partie 5

La drague au parlement fédéral (paru le 16 décembre 2017)
(Image: Valott) Plus...