«Locarno est sur le billet de 20 francs, pas Zurich»

CinémaPrésident du festival du film depuis le nouveau millénaire, Marco Solari raconte l’édification d’un succès à la fois populaire et artistique, dont l’édition anniversaire bat son plein.

Marco Solari: «J’ai eu un peu peur avec l’arrivée du Zurich Film Festival, je l’avoue.» (Mercredi 2 août 2017)

Marco Solari: «J’ai eu un peu peur avec l’arrivée du Zurich Film Festival, je l’avoue.» (Mercredi 2 août 2017) Image: Keystone

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Marco Solari a la modestie élégante, mais pas au point de le nier: les célébrations du 70e anniversaire du Festival du film de Locarno sont aussi son succès. Appelé en 2000 à la présidence d’une manifestation alors mal en point, le responsable des festivités du 700e anniversaire de la Confédération a redressé la barre et placé le rendez-vous cinématographique sur le cap d’une modernité heureuse, coulant la tradition de Locarno dans une structure solide et bien huilée. Sous les fenêtres de son bureau, ce matin-là, la Piazza Grande se réveille d’une nuit d’ouverture réussie, où l’artistique ne boude ni le glamour ni le populaire.

Marco Solari, auriez-vous parié sur un 70e anniversaire quand vous avez accepté la présidence du festival?

Durant ces dix-sept années, je n’ai jamais eu de doute sur la survie du festival. Pourtant, il connaissait à l’époque une crise artistique, opérationnelle et financière. J’étais alors vice-président de la direction de Ringier, donc j’ai imposé mes conditions au gouvernement tessinois qui était venu me chercher. J’ai obtenu que l’on assainisse les dettes, que l’on reçoive une aide régulière du Canton et qu’on me laisse opérer en manager. Il était clair que le festival ne pouvait plus être géré comme un Conseil communal.

C’était le cas?

Avant, c’était un autre festival. On se réunissait dans une salle de café, chacun causait et s’engueulait. Il n’y avait pas de management, aucune séance régulière, pas de précision. Un exemple: je venais de prendre mes fonctions depuis quelques jours quand je croise dans la rue l’ancien président, Raimondo Rezzonico. Je lui dis que nous allions discuter ce matin-là du budget 2001. Il me regarde étonné et me dit: «Mais quel budget? Il faut faire comme le bon mari. Sa femme lui demande de quoi faire les courses et il laisse 20 francs sur le lit.» J’étais stupéfait. Mais c’était un petit festival, dans une autre époque.

Voué à disparaître, en l’état?

Oui. Si le gouvernement ne voulait pas le soutenir, le festival devenait un simple open air touristique sur la Piazza, sans rien de culturel. Cela dit, chaque grand festival a dû s’adapter et tous connaissent encore aujourd’hui des risques. Cannes, Berlin, Venise… J’ai eu un peu peur avec l’arrivée du Zurich Film Festival, je l’avoue. Je craignais que les sponsors nous quittent, attirés par le glamour zurichois. On a vu que le contraire s’est produit: La Poste s’est retirée de Zurich mais est restée avec nous car elle a besoin de culture. Et c’est le Festival de Locarno qui est sur le billet de 20 francs, pas Zurich et Credit Suisse!

Qu’avez-vous apporté au festival?

Ce sont les directeurs artistiques, au cours de ces septante années, qui ont fait le festival, parfois en des rapports tumultueux avec leurs présidents. Moi, j’ai simplement professionnalisé le tout. J’avais l’expérience du 700e, ainsi que de mon poste de directeur de l’Office de tourisme tessinois. J’ai étudié à Genève mais grandi à Berne, donc je connais bien la mentalité alémanique. J’avais une carrière de management à la Migros et chez Ringier. Bref, quand je suis arrivé ici, j’ai puisé dans toutes ces expériences. Avoir travaillé dans un groupe de presse m’a amené à organiser le festival comme une rédaction journalistique: un directeur responsable du contenu, un autre de l’opérationnel et du financement afin d'éviter les drames internes que le festival avait connus.

Parmi les turbulences rencontrées depuis 2000, laquelle vous a le plus marqué?

Ce ne sont pas les polémiques autour des films jugés «indignes» de la Piazza Grande, comme L.A. Zombies. Mais bien sûr, le renoncement de Roman Polanski, en 2014. Là, j’ai vécu pour la première fois, et avec une immense violence, tout le clivage entre les journaux sérieux — sans exception équilibrés dans leurs commentaires et leurs analyses — et les réseaux sociaux en ligne, ou tout éclaboussait dans tous les sens. J’ai compris là la dynamite que représentent ces commentaires anonymes (un scandale), où il est impossible de développer un raisonnement.

Avez-vous ce jour-là pensé à démissionner, en réaction aux pressions politiques locales qui avaient poussé Polanski à refuser de venir?

Non, jamais. Il n’y avait pas de colère. Dans ces moments dangereux, je deviens très prudent. Mais je reconnais qu’il était difficile de garder son calme face à l’ignorance de certaines personnes quant aux grandes lignes de cette histoire, où chacun jugeait sans connaître. Je me souviens du moment où Roman Polanski m’a appelé. Il m’a dit qu’il ne voulait pas mettre le festival dans l’embarras. «Je sais que cette histoire me poursuivra jusqu’à ma mort…» Il y avait une telle tristesse dans sa voix. Ce coup de téléphone restera le moment le plus difficile de ma présidence.

Comment envisagez-vous l’avenir?

Je vais continuer mon travail. Je sais que le cercle va se fermer un jour, j’ai 73 ans, je n’aimerais pas que ça devienne pathétique, mais pour l’instant tout va bien, j’ai l’énergie et l’enthousiasme, pour l’amour du ciel. Le jour où il me pèsera de me lever le matin pour venir travailler, alors je retournerai lire Dante et Proust. Le final d’A l a recherche du temps perdu est sublime.


Festival du film de Locarno

Jusqu'au samedi 12 août. www.pardo.ch (24 heures)

Créé: 05.08.2017, 16h34

Le festival a débordé des écrans pour s’inviter dans les rues

Le vœu du directeur artistique Carlo Chatrian n’est pas pieux. Chaque année un peu plus, la ville de Locarno et son festival ne font qu’un, et le rendez-vous de cinéma n’est en rien la seule somme des films projetés. «Ça va plus loin qu’un écran et une chaise», se réjouit Jean-Stéphane Bron, dont le film Connu de nos services fut découvert à Locarno à l’occasion de la… 50e édition. Vingt ans plus tard, il officie en tant que juré dans cette manifestation qu’il compare à «un festival rock, avec plein de petites scènes et de découvertes, un public
de tous âges mais souvent jeune, un brassage des nationalités.»

De fait, la cité tessinoise vit au tempo du festival: une pulsation unique et sourde provenant de la Piazza Grande, quand le film du soir est projeté devant les 8000 sièges, sur l’écran le plus grand d’Europe. Une clameur plus franche et bruyante quand le visiteur s’approche de la Rotonda, le cœur festif dont le festival a amélioré la structure: nouveaux stands nourriture et programmation musicale live de qualité. Entre l’artère historique de la Piazza et le noyau de béton de la Rotonda, le bâtiment du Palacinema exhibe fièrement sa toiture d’un rouge design. A l’intérieur, la cité du septième art s’est dotée de nouvelles salles magnifiques, où les films des différents concours sont projetés — ainsi de Beach Rats, jeudi soir, dont les errances d’un ado de Brooklyn ont rempli les 500 sièges de la salle principale. De quoi peut-être faire de l’ombre aux grands lieux de projection plus décentrés comme le FEVI. Pour y répondre, le festival y développe cette année un programme alléchant de conférences autour du cinéma, là encore un moyen de vivre les films en dehors des salles — avec des invités aussi divers que la juge Carla Del Ponte, la chanteuse Peaches ou le physicien Ben Moore.

La concurrence des propositions devient rude, même de la part des plus vénérables lieux, comme le cinéma GranRex: sa réfection spectaculaire le dote des conditions dernier cri, sans contrainte de passer des imbécillités en 3D. Au contraire: jeudi toujours, c’était un délice que de s’installer dans son cadre ripoliné pour déguster Les filles de la concierge, petite perle de gouaille parigote et surannée (1934) parmi les films de la rétrospective que Locarno consacre à Jacques Tourneur.

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