«Moi, Tonya», la garce patineuse qui ne laisse pas de glace

CinémaDernier duel musclé à s’exposer sur grand écran, l’excellent film met en scène une glissade incontrôlée mais bien réelle jusqu’au cœur de la société américaine.

Oscarisée? Margot Robbie récolte de très belles notes artistiques – contrairement à son personnage, Tonya Harding.

Oscarisée? Margot Robbie récolte de très belles notes artistiques – contrairement à son personnage, Tonya Harding. Image: ASCOT ELITE

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«Pour moi, il s’agit d’un grand film. On dirait les frères Coen!» Historien du cinéma et coauteur avec son fils Julien de l’anthologie Sport & Cinéma, le français Gérard Camy est enthousiaste après avoir vu Moi, Tonya. L’ambiance glaçante et la bêtise crasse des protagonistes l’ont ramené, comme beaucoup de spectateurs d’ailleurs, du côté de Fargo, ville paumée du Dakota du Nord, mais surtout sublime film de Joel et Ethan Coen. «Ça nous change des feelgood movies de sport, où l’équipe finit toujours par remporter le tournoi juste avant le générique de fin!»

Les acteurs et les sportifs sont des stars
Spécialiste du genre – son livre recense plus de 1200 références – Gérard Camy est bien placé pour parler du snobisme dont les cinéphiles font trop souvent preuve vis-à-vis du sport.

«Les choses sont heureusement en train de changer. On se rend enfin compte de toutes les similitudes entre ces deux arts. D’abord, ces derniers sont nés plus ou moins en même temps, avec les règles du sport moderne datant elles aussi de la deuxième moitié du XIXe siècle. Ensuite, ils mettent en scène le monde, la société, dont ils sont deux miroirs. Ils sont faits pour se rencontrer, se comprendre, se magnifier. En plus, aujourd’hui, les acteurs comme les sportifs sont des stars!»

Bientôt un festival sur l'arc lémanique
Preuve tangible de ce changement, le festival lyonnais Sport, littérature et cinéma affiche désormais complet et une autre manifestation du genre, Pulse, devrait voir le jour sur l’arc lémanique en novembre prochain. «Il existe deux axes: les films de sport et les films autour du sport. Ces derniers évoquent une trajectoire, une équipe, une compétition. Mais ils vont souvent beaucoup plus loin, en touchant aux problématiques que sont la guerre des sexes, les droits des minorités, la lutte des classes. Les États-Unis ont beaucoup travaillé sur leur histoire à travers le sport.»

Rivalités mythiques
Des disciplines comme la boxe, le football – américain ou pas – ou le baseball ont la faveur des réalisateurs. Et au centre des terrains, des stades, des rings et donc de l’écran, des rivalités, souvent historiques (voir ci-dessous), comme Mohamed Ali et Joe Frazier ou, plus près de chez nous, Bernhard Russi et Roland Collombin.

«Le cinéma filme le sport différemment de la télévision, qui a beaucoup progressé grâce à la technique et diffuse désormais des superralentis fantastiques, reprend le passionné. Sur grand écran, l’angle est forcément subjectif et là aussi, la technologie permet enfin de lier de manière bien plus élégante les images d’archives aux nouvelles. On frise l’extraordinaire, puisque numériquement on peut maintenant coller la tête de l’actrice au corps de la sportive. Dans Moi, Tonya, c’est superbement bien fait. On est convaincus que c’est Margot Robbie qui pose le triple axel. Mais ce qui fait sa force, plus encore que la crédibilité des séquences de patinage, c’est qu’il parle avant tout de relations humaines, si tordues soient-elles. Et l’humain, c’est le point commun de tous les grands films de sport…»


Rivalités: L'idole blonde contre le brun torturé

«Rush »(2013)
Même les plus allergiques aux sports motorisés ne résistent pas à la puissance du film de Ron Howard. Pour sa deuxième incursion dans le monde sportif – après le très bon Cinderella Man avec Russell Crowe dans le rôle du boxeur James J. Braddock en 2005 – le réalisateur d’Apollo 13 n’a pas hésité à se retrousser les manches et à mettre les mains dans le cambouis de la Formule 1.

Rush se tisse autour de la rivalité historique entre le talent naturel du tombeur blond James Hunt (Chris Hemsworth) et l’arrogance du bourgeois autrichien Niki Lauda (Daniel Brühl).

Outre un grand jeu d’acteurs, l’ambiance fleure bon les seventies et l’odeur de gomme cramée sur le bitume. Si la trame est somme toute assez classique – deux rivaux que tout oppose (l’origine, le statut social, l’hygiène de vie) et dont le respect mutuel les pousse à se dépasser – le film fonctionne grâce à son rythme haletant totalement maîtrisé et à la crédibilité bluffante des scènes de course.

«Borg/McEnroe» (2017)
Vrai biopic sportif, Borg/McEnroe du Danois Janus Metz Pedersen peine à quitter un genre très convenu. On reprend deux rivaux aux caractères, aux enfances et aux looks opposés pour raconter l’histoire sportive – avec en point d’orgue la finale du tournoi de Wimbledon de 1980 – de l’intérieur.

Face à la régularité impressionnante du taciturne champion à battre Björn Borg (Sverrir Gudnason), le bouillonnant kid américain John McEnroe, campé avec juste la bonne dose de folie et de manque total de respect par Shia LaBeouf.

De part et d’autre du filet – souvent filmé en plongée totalement verticale pour profiter au maximum du graphisme des lignes du court en gazon – le yin et le yang, du moins en apparence. Parce que l’on apprend que les deux tennismen se ressemblent en fait bien plus qu’on ne le croit, le Suédois ayant appris très jeune grâce à un coach aussi ferme que fidèle à canaliser sa rage pour la transformer en coups gagnants.

Pression des médias et des sponsors, tentations nocturnes, tout y est, mais malheureusement sans la moindre surprise. Côté technique, le réalisateur danois se sort plutôt bien des scènes tennistiques grâce à un montage très découpé.

Créé: 03.03.2018, 13h14

«Sport & Cinéma», par Julien et Gérard Camy,
aux Editions du Bailli de Suffren, 458 pages

Critique


Thérèse Courvoisier
Rubrique Culture&Société


Délicieuses pirouettes chez les ploucs
On croit se souvenir du fait divers: la méchante patineuse blonde Tonya Harding qui ordonne une agression sur sa rivale, la charmante et élégante brune Nancy Kerrigan, pour l’écarter de la course à la médaille d’or des Jeux olympiques de Lillehammer en 1994. Avec «Moi, Tonya» de Craig Gillespie, on découvre le revers crasse de cette médaille qu’elle ne décrochera en fait jamais.

Une mère (fabuleuse Allison Janney, en lice pour l’Oscar du meilleur second rôle féminin) odieuse et violente, clope dans une main, verre d’alcool dans l’autre; un mari moustachu plouc et violent (Sebastian Stan) et le rêve de gamine de devenir la petite fiancée de l’Amérique en jupette strassée.

Seulement, quand on jure comme un charretier, qu’on écrase ses clopes avec la lame de ses patins et qu’on fait des pirouettes sur du ZZ Top, ça plaît moyennement au jury. Même si la plouc de Portland est la première femme à poser un triple axel en compétition…

Les coups – bas – fusent et les quelques neurones que se partagent la patineuse, son profiteur de mari et le meilleur ami de celui-ci – qui s’est autoproclamé garde du corps officiel de la patineuse – élaborent un plan pour écarter sa rivale principale.

Ce qui devait à l’origine être une simple lettre d’insultes s’est transformé via une série de pirouettes improvisées hors de la glace en un genou explosé à l’aide d’une matraque télescopique. D’athlète admirée, Tonya Harding devient en un instant la femme la plus détestée d’Amérique. Une glissade campée et produite par une extraordinaire Margot Robbie (nominée à l’Oscar de la meilleure actrice), dans un film au délicieux ton tragicomique sur fond de «plouquitude».

Un programme parfaitement maîtrisé.

Drame (USA, 121’, 14/14).
Cote:

***


En salles.

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