«Saint Amour», pur jus

CinémaGustav Kervern vendange avec Poelvoorde et Depardieu. Ivresse.

Un paysan (Gérard Depardieu) et son fils (Benoît Poelvoorde) en partance pour la Route des vins et la voie de la réconciliation.?

Un paysan (Gérard Depardieu) et son fils (Benoît Poelvoorde) en partance pour la Route des vins et la voie de la réconciliation.? Image: DR

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Les réalisateurs Gustave Kervern et Benoît Delépine, agitateurs indépendantistes du cinéma français, embarquent leurs potes sur la Route des vins. Dans Saint Amour, road-movie existentiel, l’ivresse débouchera sur l’amour et l’amitié. Si l’expédition rappelle beaucoup la virée à moto de Mammuth ou les outrances débraillées du Grand soir, elle convie la passion amoureuse avec une pudeur inédite. Cherchez la femme dans les vignes du Seigneur… Encore grisé par l’aventure, Gustave Kervern raconte, désormais à jeun.

Poelvoorde et Depardieu jouent-ils vraiment les pochtrons?
Benoît (Poelvoorde) aime boire pour se pousser, quitte à oublier son texte. Par exemple, il a insisté pour tourner la longue tirade sur les dix stades de l’ivresse en chronologie: en conditions réelles, sur une journée. C’était à la fois dangereux et excitant. Comme Depardieu, mais lui était en phase de sobriété, il ne tire aucune culpabilité de l’ivresse. Tout mon contraire. Forcément, cela doit leur faire un effet mais ils foncent dans le mur sans penser à leurs proches, à mal ou à qui que ce soit. L’alcool… ça nous a procuré par le passé de gros moments de joie. Avec, en toile de fond, de gros problèmes. Bon, ici, nous ne visions pas le traité d’œnologie. Expliquer le terme «caudalie» reste notre maximum didactique. J’admets préférer le fait de boire au grand vin. Même si le but, ici, c’était de montrer l’amour plus fort que le pinard.

Des acteurs pareils, vous les avez bouclés dans un taxi pour les contrôler?
Même pas. Notez, on avait pensé à mettre Michel Houellebecq dans le rôle du chauffeur, mais ça, c’était vraiment trop risqué… Depardieu n’improvise pas, la légende est vraie, il a une oreillette qui lui balance le texte. Du coup, il reste rigoureux. Déjà qu’on a du mal à rester sur une seule prise…

Le scénario le voit en taureau blessé, «Nabuchodonosor»à terre. Vrai?
Lui mène sa barque. Ces acteurs-là, nous ne les voyons pas vieillir, ils évoluent à peine. Ces instinctifs imposent une manière animale de jouer. Poelvoorde pareil. D’ailleurs, quand il n’était pas bien (ndlr: dépression carabinée en 2007-2012), on était mal pour lui. Bizarrement, ils fonctionnent par compartiments, avec des marques au sol, des dialogues balisés, leur cinéma se fait dans leurs visages. Avec des monstres comme ça, le but du jeu, c’est de mettre à l’aise deux lions en cage et de leur demander de sauter dans le cerceau. Evidemment, impossible d’aller contre leur décision.

Pourquoi les acteurs vous aiment-ils?
Souvent, ils nous arrivent en bout de course, lassés, et pas seulement de cinéma d’ailleurs. Chez nous, ils trouvent une liberté extraordinaire et ne s’ennuient jamais. Cette aération, ça les décrasse des tournages habituels si corsetés. Du coup, leur «truc en plus» ressort mieux, que ce soit la souplesse décalée de Vincent Lacoste ou l’autodérision molle d’Houellebecq. Bon, notre taciturne a fini par danser sur les tables aussi. Notre mode de vie zen, fragile, les adoucit, ils voient qu’il est possible de fonctionner sans prise de tête.

Ces jours, les paysans crient misère, les taxis manifestent. Vous mettez toujours le doigt là où la société grince…
Nous avons toujours eu un côté social. En plus, le père de Benoît Delépine était paysan, donc il connaît ces irréductibles qui luttent contre les lois, l’Europe, les quotas. On leur a dit de se moderniser et, paumés dans un monde organisé, ils se retrouvent endettés face à des fermes robotisées à mille vaches. Les taxis, ou même les chambres d’hôte, vivent une «ubérisation» de la société. Au bout d’un moment, à force d’aller plus vite avec Internet, ça pète.

Mais vous restez optimiste. Naïveté?
Non, c’est juste un peu d’oxygène, de légèreté, face au rouleau compresseur qui empile des lois et interdit le retour en arrière. Dans une époque si dramatique, nous voulions éviter le cinéma catastrophe. La tendresse n’était pas calculée, elle s’est invitée, a pris plus de place que prévu. Tant pis si nous passons pour des naïfs, genre «trois papas et une maman».

Vous accommodez-vous de l’humour bridé par la nouvelle direction de Canal+?
Jusqu’ici, à Groland (ndlr: «Présipauté du Groland», pays imaginaire de l’émission éponyme, à la devise explicite: «Santé bonheur! Santé bonne humeur!»), ça va. Même si le formatage envahit la création. Hormis la littérature qui semble le dernier bastion frondeur, tout est normé. Voyez la musique ou le cinéma! Nous avons souvent l’impression d’être des têtes chercheuses en quête de l’asile de fous! Où sont les derniers Mohicans, hein?

Créé: 01.03.2016, 16h20

Critique

«Saint Amour» Comédie (Fra., 101’, 12/16) **

Pourvu qu’on ait l’ivresse

Les films de Gustave Kervern et Benoît Delépine peuvent se comparer à une cave à vins. Les grands crus comme Mammuth y côtoient les petits flacons d’artisans à la Avida, les crus historiques, au hasard Louise-Michel ou Le grand soir, fraternisent avec des alliages plus énigmatiques comme Near Death Experience. Pas vraiment de piquette ici. Avec régularité, les vignerons de Groland continuent à poser sur la table, face à la télé des familles, un honnête vin de soif tiré de leur étrange pays du rire libre. Sans saouler donc, Saint Amour suit une route connue, le road-movie, voie céleste déjà empruntée par Gérard Depardieu, Benoît Poelvoorde ou Michel Houellebecq.

Père et fils endeuillés y dépriment face à la médiocrité contemporaine, noient le chagrin dans la bouteille, conversent au téléphone avec leur sainte défunte, croisent des petites gens aussi mal barrés qu’eux. Un peu d’impatience gagne parfois face à tant de nonchalante acceptation, puis la tendresse œuvre, contagieuse jusqu’à transcender le jeune comédien Vincent Lacoste et à l’introniser au club. Sans craindre de passer pour de vieux idéalistes babas, Kervern et Delépine trinquent à l’amour et à l’amitié. De quoi mettre en barrique quelques certitudes.

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